À fin mars 2026, les créances nettes du système monétaire sur les administrations publiques des six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) atteignaient 11 397,6 milliards de francs CFA, contre 13 655,4 milliards de crédits accordés à l’économie. Le rapport entre les deux agrégats s’établit à 83,5 %. Dans le même temps, le coût du crédit est passé de 11,82 % à 12,36 % en un trimestre.
En CEMAC, le crédit aux États et le crédit à l’économie ne sont plus très loin de peser le même poids. Le ratio de 83,5 % est tiré du rapport de politique monétaire publié par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) en juin 2026, mis en ligne le 2 juillet. Il recule de 4,7 points sur un an, parce que les crédits à l’économie ont progressé plus vite que les créances publiques, elles-mêmes en hausse de 6,5 %, soit environ 696 milliards de francs CFA supplémentaires.
Le chiffre frappe, mais il doit être manié avec précaution. Les deux masses ne mesurent pas la même chose. Les créances sur les États sont calculées nettes des dépôts que les administrations logent auprès du système monétaire ; les crédits à l’économie recensent les financements accordés aux autres agents, entreprises et ménages. Le ratio ne signifie donc pas que les administrations absorbent 83,5 % des prêts bancaires disponibles.
Ce qu’il indique est plus précis, et plus utile : l’encours net dû par les États aux banques et à la banque centrale équivaut à près de quatre cinquièmes de tout ce qui est prêté au reste de l’économie du Cameroun, du Congo, du Gabon, de la Guinée équatoriale, de la Centrafrique et du Tchad. Le lien financier entre banques et souverains est devenu massif.
CEMAC : ce que le crédit capté par les États coûte aux entreprises
Le contexte dans lequel s’inscrit ce ratio est celui d’un resserrement. Le taux effectif global moyen appliqué dans la zone est passé de 11,82 % au quatrième trimestre 2025 à 12,36 % au premier trimestre 2026. Emprunter coûte plus cher pour les entreprises régionales, à commencer par les plus petites.
Le volume suit la même pente. Selon les données de la BEAC sur les taux débiteurs, l’offre globale de crédit délivrée par les établissements de la sous-région s’est établie à 2 510,5 milliards de francs CFA entre janvier et mars 2026, contre 3 146,9 milliards un an plus tôt. La contraction ressort à un peu plus de 20 % en glissement annuel, soit plus de 636 milliards de francs CFA de financements en moins pour les six économies.
Le mécanisme n’a rien de mystérieux. Lorsque les titres publics offrent aux banques un rendement jugé satisfaisant, avec une gestion plus simple qu’un portefeuille de petites entreprises, le crédit productif devient moins prioritaire. Les entreprises de la région font déjà face à des garanties exigeantes, à des taux élevés et à des informations comptables parfois incomplètes.
L’effet d’éviction n’est cependant pas automatique. Sur la période observée, les financements accordés à l’économie ont progressé d’environ 1 517 milliards de francs CFA — la source ne précise pas l’intervalle exact de référence —, soit plus du double de l’accroissement des créances publiques. Les données de la BEAC ne démontrent pas une éviction croissante. Elles établissent que la commande publique de financement occupe une place centrale et durable dans les bilans monétaires régionaux.
Un système bancaire déjà fragilisé
À ce régime de financement s’ajoute une vulnérabilité structurelle documentée : les créances en souffrance représentaient 17,4 % de l’encours brut à fin mars 2025, contre 16,6 % un an auparavant. Le chiffre porte sur 2025 et non sur 2026, faute de donnée actualisée dans les reprises consultées.
La BEAC pointe deux causes. D’abord des défaillances de gouvernance interne et d’évaluation du risque dans certains établissements. Ensuite un environnement économique instable, marqué notamment par les retards de paiement des États. Le circuit se referme sur lui-même : une banque trop exposée à son État est vulnérable aux retards de paiement, aux restructurations ou à une baisse de valeur des titres ; inversement, un État dépendant de ses banques nationales peut être contraint de les soutenir si leur bilan se fragilise.
La concentration régionale ajoute une difficulté. Les six pays partagent une banque centrale et une monnaie, mais leurs situations budgétaires, leurs revenus pétroliers et leurs besoins de financement diffèrent. Un agrégat communautaire ne permet pas d’identifier quel pays ou quel groupe bancaire porte la plus forte exposition. Sans ventilation par pays, par catégorie de créance et par type d’établissement, le ratio de 83,5 % décrit le système mais ne localise pas le danger.
La banque centrale desserre, les Trésors doivent suivre
Face à cette configuration, la BEAC a choisi l’assouplissement. Le 29 juin 2026, elle a ramené son taux directeur de 4,75 % à 4,50 % et allégé les coefficients de réserves obligatoires imposés aux banques. Elle avait déjà proposé, plus tôt en juillet, la création d’un fonds d’urgence régional contre les chocs.
Son scénario de base table sur 4 419 milliards de francs CFA de tirages extérieurs et 746,5 milliards de dons d’ici la fin 2026. Ces ressources sont censées refluer vers le système bancaire régional sous forme de remboursements, à hauteur de 1 456,3 milliards de francs CFA. En clair : la normalisation du ratio passe moins par la politique monétaire que par la capacité des Trésors nationaux à rembourser. Cette trajectoire reste suspendue à deux conditions qui échappent à la banque centrale — la poursuite des programmes avec le Fonds monétaire international (FMI) et la consolidation budgétaire promise par les États.
C’est là que se joue la crédibilité du discours régional sur la diversification économique. Une zone monétaire qui produit du pétrole, du bois et du cacao, qui modernise ses paiements transfrontaliers, mais dont le crédit bancaire finance d’abord les déficits publics, ne construira pas facilement les chaînes de transformation locale qu’elle appelle par ailleurs de ses vœux. Les rapports de politique monétaire sont publiés sur le portail de la BEAC ; le fichier de juin 2026 n’a pas pu être ouvert lors de la préparation de cet article, dont les chiffres proviennent de reprises journalistiques concordantes.







