La Tunisie a remboursé le 15 juillet 2026, en une seule journée, son eurobond de 700 millions d’euros — environ 2 350 millions de dinars —, la plus lourde échéance extérieure de son année. L’impact est immédiat : les avoirs nets en devises sont passés d’environ 25,6 milliards de dinars (101 jours d’importation) à 23,15 milliards (92 jours). Le pays solde ainsi le dernier grand emprunt de marché de la décennie 2010. Preuve de sérieux pour les créanciers — mais à quel prix intérieur ?
Sept ans après, la facture de 2019
L’obligation remboursée avait été émise en juillet 2019 : 700 millions d’euros sur sept ans, au taux de 6,375 %, remboursables in fine — capital et dernier coupon versés simultanément. Sur la base d’un change d’environ 3,37 dinars pour un euro, le seul principal représente près de 2 362 millions de dinars à décaisser d’un coup. Cette échéance concentrait à elle seule environ 30 % des remboursements extérieurs programmés pour 2026. Privé d’accès aux marchés internationaux depuis la dégradation de sa notation, le pays n’avait pas la possibilité de refinancer : il fallait payer cash.
Une substitution financière millimétrée
Pour amortir le choc, Tunis a orchestré une manœuvre précise : un financement de 500 millions de dollars auprès d’Afreximbank, ratifié le 8 juin, complété le 7 juillet par un prêt du Fonds monétaire arabe d’environ 312 millions de dollars. Ces entrées ont permis d’aborder l’échéance avec des réserves reconstituées autour de 101 jours début juillet. Les réserves post-remboursement, à 92 jours, restent au-dessus du seuil d’alerte de 90 jours. Mais la manœuvre a un coût : on remplace une dette de marché à sept ans par des lignes plus courtes, autour de cinq ans, qui pourraient reconstituer un goulot d’étranglement sur 2030-2032.
L’été comme amortisseur
Le calendrier n’a rien d’un hasard. Le remboursement intervient au démarrage du pic touristique et de la saison des transferts de la diaspora : au 30 juin, les recettes touristiques atteignaient 3 352 millions de dinars et les transferts 4 405 millions. Ces flux organiques devraient regonfler les réserves dans les semaines à venir — plusieurs analystes anticipent un retour au-dessus de 100 jours vers septembre. Le reliquat d’échéances 2026, environ 1 048 millions de dinars, paraît dès lors gérable.
Le choix politique de payer sans restructurer
Le président Kaïs Saïed et son gouvernement ont refusé les solutions perçues comme une mise sous tutelle : les discussions avec le FMI ont achoppé sur les réformes des subventions, des entreprises publiques et de la masse salariale. Rembourser intégralement permet de préserver un discours de souveraineté — la Tunisie honore ses dettes sans programme imposé de l’extérieur. Mais cette souveraineté a un coût intérieur : en mobilisant ses propres ressources et le système bancaire local, l’État réduit ses marges budgétaires. Le remboursement protège les créanciers étrangers, tandis que les citoyens supportent pénuries, hausse des prix et dégradation de certains services. Un pays peut être techniquement solvable et devenir socialement plus fragile.
Ce que l’emprunt a réellement coûté
Le débat tunisien porte moins sur le remboursement que sur le bilan de l’emprunt. À 6,375 % en euros, avec un dinar déprécié d’environ 6 % face à la monnaie européenne entre 2019 et 2026, le coût économique réel avoisine 7,3 % par an — quand la croissance moyenne dépasse à peine 1 %. Des économistes rappellent qu’un financement équivalent auprès du FMI, à 1-2 % avec période de grâce, aurait coûté plusieurs centaines de millions d’euros de moins. L’eurobond de 2019, contracté pour éviter la conditionnalité du Fonds, illustre le prix de l’« indépendance » vis-à-vis des bailleurs.
Une page tournée, pas un problème réglé
Officiellement, la Tunisie célèbre une « fin de cycle » : plus aucun eurobond au calendrier, une discipline de paiement démontrée malgré les pronostics de défaut de 2023. C’est un actif réel pour une future réouverture des marchés. Mais la stabilité affichée repose sur une ingénierie de substitution aux limites connues : sans relance des exportations — phosphate, industries manufacturières — et sans réduction de la dépendance énergétique, chaque grande échéance continuera de se jouer sur le fil. Le remboursement du 15 juillet solde le passé ; il ne dit rien, en lui-même, de la capacité du pays à ne pas rejouer indéfiniment la même partition.
Sources : Tunisie Numérique, Tustex/Tera Finance, Kapitalis (15 juillet 2026), African Manager (11 juillet 2026), Managers.tn (1er juillet 2026) ; données Banque centrale de Tunisie.