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Assurance : cinq pays captent 87 % des primes du continent africain

Le quartier du Plateau à Abidjan, de nuit

Dans une tribune publiée le 1er juillet 2026 par l’Agence Ecofin, Jean-Philippe Lowé, directeur général adjoint du groupe Activa, chiffre le retard assurantiel africain : une pénétration d’environ 3 % du PIB, contre près de 7 % en moyenne mondiale. Cinq pays captent 87 % des primes du continent. Derrière la protection manquante, c’est surtout un réservoir de capital long qui fait défaut.

Le quartier du Plateau à Abidjan, de nuit
Dans l'espace CIMA, quatorze marchés d'Afrique francophone, la pénétration de l'assurance reste inférieure à 1 % du PIB. Photo : abdallahh, Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Un marché à 3 % du PIB, onze fois moins de prime par habitant

Les ordres de grandeur posent le décor. La pénétration de l’assurance plafonne autour de 3 % du PIB en Afrique, contre près de 7 % en moyenne mondiale et 8 à 11 % dans les économies matures. La prime par habitant reste, pour l’immense majorité des marchés du continent, jusqu’à onze fois inférieure à la moyenne mondiale. L’Organisation des assurances africaines mesurait de son côté un taux de pénétration de 2,4 % en 2023, avec une prime moyenne de 46 dollars par habitant.

Sur le volume global de primes, les estimations divergent selon les périmètres : Atlas Magazine recense 73,6 milliards de dollars pour 2024, quand Forbes Afrique, citant le Swiss Re Institute, évoque plus de 90 milliards par an. Les données publiques ne permettent pas de trancher cet écart, et il faut le dire plutôt que choisir le chiffre le plus commode.

Une concentration extrême : cinq pays, 87 % des primes

Le chiffre continental est lui-même trompeur. L’Afrique du Sud concentre à elle seule plus des deux tiers des primes du continent, et cinq pays — Afrique du Sud, Maroc, Égypte, Kenya, Nigeria — en captent près de 87 %. Dans l’espace CIMA, qui regroupe quatorze marchés d’Afrique francophone, la pénétration demeure inférieure à 1 % du PIB.

Le continent représente environ 19 % de la population mondiale pour moins de 1 % des primes émises. L’assurance africaine n’est pas un marché en retard : c’est une mosaïque où quelques pôles coexistent avec des déserts assurantiels.

Le vrai manque n’est pas la protection, c’est le financement

La thèse de la tribune renverse la lecture habituelle. L’assurance, rappelle Jean-Philippe Lowé, n’a pas seulement protégé les économies avancées : elle les a financées. Les provisions techniques des assureurs — celles de l’assurance vie en particulier — constituent l’épargne longue, patiente et institutionnelle qui achète la dette d’infrastructure, les obligations à trente ans, le capital des entreprises.

Faute d’une industrie assurantielle profonde, l’Afrique ne dispose pas de ce réservoir : ses banques financent à court terme, ses marchés de capitaux restent étroits, et le maillon intermédiaire manque. Chaque grand risque réassuré hors du continent, chaque réserve placée à l’étranger, prolonge la dépendance aux capitaux extérieurs que les États cherchent par ailleurs à réduire.

Cotonou, 6-8 juillet : le secteur passe à l’offensive

Le calendrier donne à la tribune un relief particulier. Du 6 au 8 juillet 2026, la Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines a réuni à Cotonou près de 400 décideurs — régulateurs, assureurs, réassureurs, banques de développement — pour les États généraux de l’assurance pour tous.

Les travaux devaient déboucher sur un pacte panafricain pour l’inclusion assurantielle et un plan d’action 2026-2030, avec un objectif chiffré : doubler le taux de pénétration dans l’espace FANAF à l’horizon 2040. Le secteur cherche à se repositionner en acteur du financement du développement, et non plus en simple vendeur de polices automobiles obligatoires.

Mobiliser les primes, sans sacrifier les assurés

Pour les pouvoirs publics, les réserves des compagnies constituent une ressource attractive au moment où les budgets sont contraints et où l’accès aux capitaux extérieurs devient plus coûteux. Plusieurs gouvernements encouragent les assureurs à acheter des obligations souveraines ou à investir dans des projets nationaux. L’argument est celui de la souveraineté : l’épargne collectée localement doit servir le développement local plutôt que rester placée à l’étranger.

Cette logique comporte un risque précis. Lorsque l’État est à la fois régulateur, emprunteur et promoteur des projets proposés aux assureurs, il exerce une pression difficile à refuser. Les primes versées pour protéger des familles et des entreprises ne doivent pas devenir une caisse parallèle destinée à absorber les besoins immédiats du Trésor. La mission première d’un assureur reste de pouvoir indemniser ses clients : toute politique de mobilisation des réserves doit préserver la liquidité et l’indépendance des décisions d’investissement.

La défiance est un fait, pas un détail

Les populations attendent d’abord de l’assurance une protection concrète. Pour un agriculteur exposé à la sécheresse, une commerçante dont le stock peut brûler ou une famille confrontée à une hospitalisation, l’enjeu n’est pas de financer abstraitement le continent : c’est de ne pas basculer dans la pauvreté après un choc.

Or les produits restent mal adaptés. Les contrats sont conçus pour des salariés formels, alors que la majorité des actifs perçoit des revenus variables. Les réseaux de distribution se concentrent dans les villes. Les exclusions et les procédures rendent les garanties difficiles à comprendre, et les expériences de sinistres mal indemnisés entretiennent une défiance documentée. Avant de demander aux ménages de confier davantage d’argent aux assureurs, il faut répondre à une question élémentaire : pourquoi croiraient-ils à une promesse qu’ils jugent difficile à faire respecter ?

Retenir les capitaux sans enfermer les risques

Les institutions panafricaines de réassurance ont été créées pour limiter la fuite des primes vers les grands marchés internationaux et renforcer la capacité du continent à porter ses propres risques. L’ambition reste pertinente : une part trop importante des grands risques industriels, énergétiques et climatiques continue d’être transférée hors d’Afrique, ce qui entraîne des sorties de devises et maintient une dépendance envers des réassureurs étrangers.

Mais la rétention locale ne doit pas devenir un mot d’ordre déconnecté des capacités réelles. Les catastrophes naturelles et les grands accidents industriels peuvent dépasser les ressources d’un marché national. La coopération régionale, la mutualisation et la réassurance internationale restent nécessaires. L’enjeu est de négocier une meilleure répartition du pouvoir, des compétences et des revenus — pas de prétendre que chaque pays peut absorber seul tous ses risques.

Qui a intérêt à ce récit, et qui le conteste

La tribune émane d’un dirigeant d’assurance, et son plaidoyer sert l’industrie qui l’emploie : rendre certaines couvertures obligatoires, orienter l’épargne vers les compagnies, alléger la fiscalité des primes. Les réserves existent en face. Dans les marchés à faibles revenus, couvrir les dépenses essentielles prime sur l’assurance de risques futurs. Et mobiliser l’épargne assurantielle suppose des marchés de capitaux capables de l’absorber : la profondeur manque des deux côtés du bilan.

Dans son Global Insurance Report de mai 2025, Allianz Research anticipe néanmoins pour l’Afrique une croissance nominale des primes de 7 % par an jusqu’en 2028, l’une des plus fortes progressions régionales au monde, portée par la démographie et par le paiement mobile — qui a déjà démontré, du Kenya au Sénégal, sa capacité à distribuer des produits financiers là où les réseaux d’agences n’iront jamais.

Le chaînon se forge, il ne se décrète pas

Le diagnostic structurel tient : aucune économie ne s’est industrialisée en empruntant exclusivement à court terme, et l’Afrique est le seul continent où l’investisseur institutionnel domestique demeure marginal. Doubler la pénétration d’ici 2040, comme l’ambitionne la FANAF, ne ferait que ramener l’espace CIMA vers 2 % du PIB — la moitié du niveau africain actuel, loin des standards mondiaux.

Le développement du secteur ne se mesurera donc pas au volume des primes collectées, mais au nombre de personnes effectivement protégées et indemnisées, et au droit de regard que les assurés obtiendront sur la destination de leur argent. Le continent n’a pas un problème d’assurance. Il a un problème de capital long — et l’assurance est le seul endroit où il peut le fabriquer lui-même.

Sources : tribune de Jean-Philippe Lowé, Agence Ecofin (1er juillet 2026) ; OCDE et Swiss Re (2024-2025) ; Organisation des assurances africaines (2023) ; FANAF, Cotonou (6-8 juillet 2026) ; Allianz Research (mai 2025) ; Atlas Magazine ; Forbes Afrique.

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