Dans 113 pays, le service de la dette absorbe désormais davantage de ressources publiques que l’éducation. En Afrique subsaharienne, l’écart est encore plus sévère, tandis que l’aide internationale recule. L’UNESCO propose d’élargir les échanges de dette contre investissements éducatifs — un outil utile, mais qui ne remplacera pas une réforme plus profonde du financement du développement.
L’équation budgétaire est devenue brutale. Cent treize pays, représentant plus de six milliards d’habitants, consacrent désormais davantage de ressources au remboursement de leur dette qu’à l’éducation, selon un rapport de l’UNESCO présenté à Paris le 10 juillet, lors du sommet « Transformer l’éducation +4 ». Dans les pays à faible revenu, les remboursements atteignent près de quatre fois les dépenses éducatives ; dans les dix-huit États les plus endettés, ils les dépassent d’un facteur cinq ou plus. Le déficit annuel de financement du secteur est estimé à 97 milliards de dollars pour les pays les plus fragiles.
L’alerte ne décrit pas seulement un déséquilibre comptable : elle révèle un arbitrage qui engage l’avenir de plusieurs générations. Lorsqu’un État consacre l’essentiel de ses marges au paiement de sa dette, il reporte la construction d’écoles, gèle le recrutement d’enseignants, réduit les cantines et retarde l’achat de manuels. En Afrique subsaharienne, où la population scolaire progresse rapidement, le coût de ce sous-investissement est particulièrement lourd.
Quand la dette devient une politique éducative par défaut
La dette publique n’est pas incompatible avec le développement : elle peut financer écoles, hôpitaux et investissements productifs. Le problème surgit lorsque son coût augmente plus vite que les recettes de l’État. La hausse des taux internationaux, la dépréciation des monnaies locales et l’accumulation d’emprunts en devises ont aggravé la situation de nombreux pays africains — une dette en dollars devient plus lourde à mesure que la monnaie nationale se déprécie.
Dans ce contexte, l’éducation devient une variable d’ajustement. Ces coupes sont moins visibles qu’un défaut de paiement, mais leurs conséquences durent : classes surchargées, infrastructures insuffisantes, décrochage. Le paradoxe est qu’elles affaiblissent précisément la capacité future des pays à rembourser : une économie qui sous-investit dans la formation réduit sa productivité et freine l’élargissement de sa base fiscale. Le service de la dette finit par dégrader les conditions mêmes de sa soutenabilité. L’UNESCO y voit un « cercle vicieux » de sous-investissement, d’inégalités et de développement bloqué.
L’étau est aggravé par l’effondrement de l’aide. L’organisation projette une baisse pouvant atteindre 30 % de l’aide mondiale à l’éducation entre 2023 et 2027 ; sa part dans l’aide au développement est tombée à 7,5 % en 2024, son plus bas niveau depuis deux décennies. Pour l’Afghanistan, le Liberia, le Mali et le Niger, la chute dépasse 40 %.
Les échanges de dette contre éducation
Face à ce piège, l’UNESCO propose un outil : les échanges de dette contre investissements éducatifs. Le principe : un pays renégocie ou rachète une dette coûteuse, et réoriente les économies vers ses écoles. Pour accélérer le mouvement, l’organisation a publié un guide technique destiné aux gouvernements.
L’exemple le plus abouti est ivoirien. En décembre 2024, la Côte d’Ivoire a mené, avec l’appui du Groupe de la Banque mondiale, le premier « échange dette contre développement » de ce type : le rachat d’environ 400 millions d’euros de sa dette commerciale la plus coûteuse, remplacée par un financement moins onéreux grâce à une garantie de la Banque mondiale. L’opération libère quelque 330 millions d’euros de marge budgétaire sur cinq ans, réorientés vers la construction de plus de trente écoles au profit de 30 000 élèves. Ce montage prolongeait une phase antérieure soutenue en 2023 par l’Agence française de développement.
Mais la portée de ces mécanismes reste limitée. Ils sont complexes à négocier, concernent surtout des créances bilatérales ou nécessitent des garanties spécifiques, et mobilisent des montants modestes au regard du stock total de dette. Ils n’impliquent pas toujours les créanciers privés, dont la place dans le financement africain a fortement augmenté.
Un outil utile, pas une solution miracle
Le risque serait de présenter ces échanges comme une réponse suffisante. Ils peuvent libérer des ressources, mais ne corrigent ni le coût élevé du financement africain, ni la lenteur des restructurations, ni l’inégalité d’accès aux marchés. La composition de la dette s’est complexifiée : aux créanciers multilatéraux et bilatéraux se sont ajoutés les détenteurs d’euro-obligations, les banques commerciales et de nouveaux prêteurs publics, dont l’accord devient difficile à réunir.
Une stratégie durable exige plusieurs réformes : transparence des contrats, allongement des maturités, limitation des emprunts en devises non adossés à des recettes d’exportation, mécanismes de restructuration renforcés et réduction de la prime de risque appliquée aux économies africaines. Elle exige aussi une meilleure protection budgétaire de l’éducation — planchers de dépenses, efficacité accrue des crédits. Mais ces efforts nationaux ne suffiront pas si l’aide continue de baisser.
Une génération ne se restructure pas plus tard
Le segment ministériel du Forum politique de haut niveau des Nations unies, réuni du 13 au 16 juillet, offre une fenêtre pour replacer cette question au cœur des Objectifs de développement durable. À quatre ans de l’échéance 2030, l’ODD 4 — une éducation inclusive et de qualité pour tous — s’éloigne dans de nombreux pays.
La dette peut être renégociée, rééchelonnée, convertie. Une année scolaire perdue ne se récupère pas aussi facilement. L’alerte de l’UNESCO pose une question simple : quel sens peut avoir une architecture financière qui garantit le remboursement des créanciers tout en affaiblissant la capacité des États à former leur population ? Les échanges de dette contre éducation offrent une réponse pragmatique, mais partielle. Sans réforme plus ambitieuse, l’Afrique continuera de payer deux fois : par les intérêts versés aujourd’hui, puis par la croissance et les compétences perdues demain.