L’Afrique a attiré environ 70 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2025. Le montant reste historiquement élevé, mais il recule fortement par rapport à 2024 et demeure concentré dans les mines, l’énergie et quelques mégaprojets. Derrière l’image d’un continent attractif se maintient une dépendance persistante aux ressources naturelles.
À première vue, le chiffre confirme le retour de l’Afrique sur la carte mondiale des capitaux : environ 70 milliards de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) reçus en 2025, selon le Rapport sur l’investissement dans le monde 2026 de la CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement). C’est le troisième niveau le plus élevé enregistré par le continent depuis 1990.
Mais cette lecture optimiste devient trompeuse dès qu’on compare les années. Les flux ont reculé de 26 % par rapport aux 94 milliards de 2024 — une année gonflée par un effet exceptionnel, le mégaprojet immobilier de Ras El-Hekma en Égypte. Une fois cet effet neutralisé, la performance de 2025 apparaît plus robuste : la CNUCED estime qu’en excluant les pics ponctuels (Afrique du Sud en 2021, Égypte en 2024), le continent signe sa meilleure performance sous-jacente depuis des décennies. Autrement dit, le niveau reste supérieur à la moyenne historique, mais la trajectoire demeure dépendante de quelques grands projets et de secteurs fortement concentrés — l’Afrique n’a capté que 4,4 % des flux mondiaux.
Une baisse globale qui masque de forts écarts régionaux
Les « 70 milliards » ne décrivent pas une dynamique uniforme. L’Afrique du Nord a enregistré le recul le plus marqué : ses flux sont passés de 51,26 à 22,39 milliards de dollars, soit une chute de 56 %, liée essentiellement à l’effet de base égyptien. L’Égypte reste néanmoins la première destination du continent avec 15,45 milliards, malgré une baisse de 67 %, maintenue au sommet par le mégaprojet touristique d’Alam El-Roum.
À l’inverse, l’Afrique de l’Ouest a fortement accéléré : ses flux ont progressé de 41 %, de 13,61 à 19,18 milliards, portés par les mines et l’énergie. La Guinée en est le symbole : avec 7,76 milliards de dollars, elle se hisse au deuxième rang africain, tirée par ses projets de bauxite et de minerai de fer. Le Mozambique (5,69 milliards, hydrocarbures) et le Nigeria (4 milliards) complètent le trio de tête derrière l’Égypte. L’Afrique de l’Est (Éthiopie, Ouganda, Kenya) maintient sa dynamique, tandis que l’Afrique centrale recule, notamment en RD Congo.
Cette géographie confirme une réalité : l’attractivité africaine reste très concentrée. Quelques pays, quelques projets et quelques secteurs peuvent à eux seuls modifier le bilan continental. D’ailleurs, les dix premiers projets annoncés en 2025 ont représenté à eux seuls environ 40 % de la valeur totale.
Les capitaux suivent d’abord les ressources stratégiques
Le rapport insiste sur la montée des investissements dans les secteurs jugés stratégiques : minerais critiques, énergie, infrastructures, technologies avancées. L’Afrique est bien positionnée grâce à ses réserves de cuivre, cobalt, lithium, bauxite, manganèse, uranium et terres rares. La transition énergétique mondiale accroît la valeur de ces ressources, et les investisseurs — du Golfe comme d’Asie — cherchent à sécuriser des approvisionnements devenus essentiels aux batteries et à la fabrication avancée.
Mais cette attractivité reproduit souvent l’ancien modèle extractif. Les capitaux financent l’extraction, le transport et l’exportation des matières premières, tandis que la transformation, la fabrication et la propriété intellectuelle restent localisées ailleurs. Une mine de lithium peut mobiliser plusieurs milliards sans créer d’industrie locale de batteries ; un projet gazier améliore les exportations sans garantir l’accès national à l’énergie.
Un signal mérite toutefois d’être relevé : si la valeur des grands projets d’implantation nouvelle (greenfield) a chuté d’un tiers, leur nombre, lui, a augmenté. Les investisseurs continuent d’engager des capitaux, mais à travers des projets plus nombreux et plus modestes — un glissement du modèle du mégaprojet unique vers une diversification. Le rapport cite d’ailleurs un projet automobile de Stellantis au Maroc (1,5 milliard), rare exemple manufacturier dans un palmarès continental dominé par les hydrocarbures et les mines.
Le vrai enjeu : capter la valeur, pas seulement les capitaux
C’est le cœur du problème. Pour la plupart des économies africaines, attirer des investissements miniers ou énergétiques n’est qu’un point de départ. Le défi majeur réside dans la capacité à capter une plus grande part de la valeur créée autour de ces investissements : par la transformation locale, la fabrication, les services et des chaînes d’approvisionnement régionales solides.
Sans ces maillons, prévient la CNUCED, les investissements peuvent faire grimper les statistiques d’IDE sans créer suffisamment de valeur nationale. La nouvelle priorité doit donc être qualitative : non plus « combien de milliards entrent », mais ce qu’ils laissent après leur passage. Combien d’emplois permanents ? Quelle part d’achats locaux ? Quels transferts de technologie ? Quelle transformation sur place ?
Les 70 milliards de dollars de 2025 montrent que l’Afrique n’est pas absente de la compétition mondiale pour les investissements. Ils montrent aussi que son attractivité demeure étroitement liée à ce que le continent possède dans son sous-sol. La bataille économique ne se gagnera pas en attirant davantage de capitaux, mais en imposant une relation différente entre investissement étranger, industrialisation locale et souveraineté économique. Sans cette transformation, les chiffres pourront progresser tandis que la structure de dépendance restera intacte.