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Gaz de schiste du Karoo : 66 séismes relancent le doute sur les réserves

Paysage semi-aride du Karoo, en Afrique du Sud

Des chercheurs de l’Université de Cape Town ont identifié une faille jusqu’alors inconnue dans le bassin du Karoo, la région que Pretoria cible pour l’exploration du gaz de schiste. Au moins 66 séismes y ont été enregistrés depuis 2007, dont un de magnitude 4,8. Un paramètre de plus dans un dossier où les réserves annoncées varient d’un facteur seize.

Paysage semi-aride du Karoo, en Afrique du Sud
Le Karoo, région semi-aride d'élevage. Les réserves de gaz de schiste y sont estimées entre 13 et 209 Tcf — un écart d'un facteur seize. Photo : South African Tourism, Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Un pari énergétique dicté par la crise électrique

Le contexte commande le calendrier. Confrontée à des délestages récurrents et à une électricité produite majoritairement à partir de charbon, l’Afrique du Sud cherche à diversifier son mix. Le gaz de schiste du Karoo apparaît comme une option de transition — un pont entre un passé charbonnier et un système plus décarboné — d’autant que le pays importe aujourd’hui la quasi-totalité de son gaz naturel du Mozambique, via le gazoduc ROMPCO.

Substituer une ressource domestique à ces importations relève autant de la sécurité d’approvisionnement que de la balance commerciale. Dans ce récit, le Karoo devient une réserve nationale susceptible d’offrir au pays une marge de souveraineté.

Des réserves annoncées dans une fourchette vertigineuse

C’est sur les volumes que la prudence s’impose le plus. L’agence pétrolière sud-africaine avance environ 209 000 milliards de pieds cubes (Tcf) de gaz techniquement récupérable. Mais une étude de géologues de l’Université de Johannesburg, en 2017, produisait une estimation bien plus conservatrice — de l’ordre de 13 Tcf — située au bas d’une fourchette allant de 13 à 390 Tcf selon les sources. D’autres travaux évoquent une plage de 19 à 400 Tcf.

Un écart d’un facteur seize entre l’estimation basse et l’estimation haute. À ce stade, personne ne sait ce que contient réellement le sous-sol du Karoo, et toute projection économique bâtie sur le chiffre haut doit être maniée avec précaution.

La faille de Leeu Gamka, nouveau paramètre de l’équation

L’apport de l’étude de l’Université de Cape Town est d’ajouter une contrainte géologique. Les chercheurs ont analysé une série de séismes enregistrés depuis 2007 près de Leeu Gamka, dans le Cap-Occidental : au moins 66 événements sismiques dans une zone jusque-là jugée relativement stable, dont un tremblement de terre de magnitude 4,8.

Les scientifiques le précisent : ces séismes sont d’origine naturelle et ne résultent d’aucune fracturation hydraulique — aucune opération de ce type n’a encore eu lieu dans cette partie du Karoo. Mais leurs travaux montrent que certaines failles du sous-sol sont déjà soumises à de fortes pressions. Or l’expérience d’autres régions productrices indique que l’injection d’eaux usées ou la fracturation peut, dans certaines conditions, réactiver des structures dormantes.

Un moratoire, des recours, un cadre encore instable

Le dossier traîne un lourd passif réglementaire. Un moratoire sur les nouvelles demandes de permis avait été instauré en 2011, après les objections liées aux risques de la fracturation en zone semi-aride. En 2017, la justice sud-africaine a annulé la réglementation encadrant l’exploration, jugeant les garanties environnementales insuffisantes.

Le pays travaille depuis à renforcer les mesures de contrôle — consommation d’eau, pollution des nappes, gestion des déchets chimiques. Mais l’adoption d’une législation stabilisée sur les hydrocarbures, censée clarifier le régime fiscal et sécuriser les investisseurs, reste la condition d’un véritable décollage.

Qui reste, qui part : le signal des majors

La composition des acteurs en dit long sur la rentabilité perçue. Shell, longtemps intéressé par le Karoo, a renoncé à y poursuivre ses projets ; des acteurs plus petits, comme Falcon Oil & Gas, maintiennent leur présence.

Le retrait d’une major, capable pourtant de porter des coûts d’exploration élevés, signale que l’équation risque-rendement n’est pas attractive : coûts d’exploitation lourds, contraintes hydriques dans une région semi-désertique, incertitude sur le taux réel de récupération. Sans soutien financier et technologique extérieur, la rentabilité du projet demeure incertaine.

Pretoria décide, le Karoo supporte le risque

La répartition du pouvoir est déséquilibrée, et c’est le cœur politique du dossier. Les décisions sont prises par le gouvernement national, les ministères, les régulateurs et les entreprises titulaires de permis. Les conséquences, elles, seraient supportées localement : par les éleveurs, les travailleurs agricoles, les petites villes et les communautés rurales d’une région semi-aride où l’eau est déjà rare.

Les habitants craignent que les forages perturbent les nappes souterraines dont dépend l’agriculture. Ils redoutent le passage des camions, la fragmentation des terres, les déchets industriels et une transformation durable du paysage. Pour une exploitation familiale, une contamination même limitée peut affecter la valeur des terres, les troupeaux et l’accès à l’eau. Dans le Karoo, la question de l’eau suffit à elle seule à transformer un projet énergétique en conflit social.

La vraie question n’est pas la norme, c’est le contrôle

Le gouvernement affirme que la technologie et la réglementation permettront de maîtriser les risques. L’Afrique du Sud dispose effectivement de normes environnementales solides — sur le papier. Leur application, elle, varie selon les capacités administratives, les moyens des services de contrôle et le poids politique des investisseurs.

La question n’est donc pas de savoir si une entreprise peut respecter une étude d’impact. Elle est de savoir si l’État peut surveiller des opérations dispersées sur un territoire immense, détecter rapidement les incidents et sanctionner des acteurs puissants. C’est probablement par les tribunaux que la réponse viendra : en Afrique du Sud, les conflits environnementaux passent souvent par le droit quand les communautés jugent la consultation insuffisante. Cette judiciarisation ralentit les projets — elle constitue aussi l’un des rares contre-pouvoirs disponibles.

Le pari américain, et ce qu’il engage

Le levier que Pretoria actionne est diplomatique et technologique. Les autorités ont recherché une coopération plus étroite avec les États-Unis, premier producteur mondial de gaz de schiste, pour bénéficier de leur expertise en extraction non conventionnelle. L’objectif affiché : débloquer le potentiel gazier du Karoo tout en respectant des standards environnementaux, avec à la clé des investissements conjoints et un transfert de technologie.

Ce rapprochement lie toutefois la trajectoire énergétique sud-africaine à un partenaire dont les intérêts commerciaux et le calendrier politique lui échappent. Et il expose Pretoria à un autre reproche : les infrastructures gazières se conçoivent pour plusieurs décennies. Ouvrir le Karoo, c’est risquer d’enfermer le pays dans une nouvelle dépendance fossile au moment où ses partenaires financent sa sortie du charbon.

Un actif dont la valeur reste à prouver

Le Karoo condense tous les arbitrages de la souveraineté énergétique africaine : une ressource domestique potentiellement massive mais mal quantifiée, un bénéfice réel sur la dépendance aux importations, et un empilement de risques — géologiques désormais, hydriques, réglementaires, financiers.

La faille de Leeu Gamka n’enterre pas le projet. Elle rappelle qu’entre une réserve annoncée à 209 Tcf et une réserve prouvée exploitable, il y a un intervalle que seuls des forages — encore non autorisés dans cette zone — permettront de combler. Pour l’heure, l’Afrique du Sud arbitre entre un besoin électrique immédiat et un actif dont personne ne connaît la valeur. Et elle demande à quelques milliers d’éleveurs d’en supporter l’incertitude.

Sources : Agence Ecofin (11 juillet 2026) ; étude de l’Université de Cape Town ; agence pétrolière sud-africaine (PASA) ; étude de l’Université de Johannesburg (2017).

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