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Uranium en RDC : 2 000 à 5 000 tonnes parties avec le cobalt

Minerai d’uranium de la mine de Shinkolobwe, au Katanga, en République démocratique du Congo

Entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient quitté la RDC entre 2000 et 2024, incorporées aux cargaisons d’hydroxyde de cobalt expédiées majoritairement vers la Chine. Moins de 10 % de ce volume aurait été déclaré à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Une étude parue dans Nature Communications le 30 juillet 2026 et une enquête de Lighthouse Reports, du Financial Times et du Monde convergent sur le même constat — qui n’est pas celui d’un trafic, mais d’un angle mort de traçabilité.

Ce que dit l’étude sur l’uranium de RDC

Les chercheurs Ryan Manzuk et Sébastien Philippe ont croisé des données géologiques nationales, des analyses géochimiques, des statistiques de production, des flux commerciaux et une modélisation des procédés de production de l’hydroxyde de cobalt. Leur conclusion porte sur un intervalle : 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium naturel extraites, concentrées avec le cobalt, puis exportées sur vingt-quatre ans.

Cette distinction est essentielle. Le chiffre de 5 000 tonnes n’est pas un volume mesuré à une frontière ni relevé dans un port. C’est la borne haute d’un calcul soumis aux incertitudes sur la concentration des minerais, les volumes traités et le comportement de l’uranium pendant la transformation. L’étude ne décrit pas des fûts d’uranium déclarés comme du cobalt. Citer la borne haute seule déformerait le résultat.

Pour donner l’ordre de grandeur : même l’estimation basse représenterait de quoi alimenter un réacteur nucléaire d’un gigawatt pendant une décennie ou davantage.

Une géologie, pas une contrebande

C’est ce qui rend cette affaire différente d’un dossier de fraude douanière. L’uranium accompagne naturellement le cuivre et le cobalt dans les minerais oxydés de la Ceinture de cuivre katangaise. Les éléments se co-minéralisent, et lors des procédés hydrométallurgiques de concentration, une partie de l’uranium suit le cobalt s’il n’est pas séparé en amont.

Le métal ne sort donc pas du pays par des filières clandestines, mais par le canal parfaitement légal des exportations de cobalt. Ce n’est pas un contournement des douanes : c’est une lacune du système de déclaration.

L’hydroxyde de cobalt n’est pas du métal pur. C’est un produit intermédiaire, expédié vers des raffineries capables d’en extraire le cobalt. S’il contient de l’uranium résiduel, celui-ci voyage avec la cargaison jusqu’à l’étape de purification.

La séparation est pourtant techniquement faisable, et elle a été faite. Entre 2010 et 2017, l’usine finlandaise Kokkola Chemicals a déclaré et vendu de l’uranium récupéré lors de la purification de produits cobaltifères congolais. Les raffineries chinoises n’ont procédé à aucune déclaration publique équivalente.

Ce que l’enquête journalistique ajoute

L’enquête s’appuie sur un mémo interne attribué à l’AIEA et daté de 2009, obtenu par les journalistes, ainsi que sur des échantillons prélevés sur des sites miniers, des documents douaniers et des analyses isotopiques. Selon Lighthouse Reports, ce mémo faisait état d’informations jugées crédibles sur la présence d’uranium en quantités significatives dans des minerais de cobalt du Katanga, et sur son exportation comme sous-produit.

Ces documents renforcent l’hypothèse scientifique. Ils ne remplacent pas un inventaire public et indépendant des cargaisons sur vingt-quatre ans, qui n’existe pas.

La contestation de CMOC, et une attribution à ne pas raccourcir

La mine de Tenke Fungurume occupe une place importante dans l’enquête. CMOC, le groupe chinois qui la contrôle, rejette les allégations de dépassement des seuils applicables à l’uranium dans les produits commercialisés par sa filiale. Le groupe affirme que l’hydroxyde de cobalt qu’elle produit respecte les exigences réglementaires congolaises et les normes de ses clients internationaux, et qu’aucun produit vendu n’a présenté une teneur supérieure aux limites autorisées.

Cette réponse porte sur la conformité de la production actuelle. Elle ne referme pas la question historique, dont le périmètre commence en 2000 et couvre plusieurs mines, plusieurs opérateurs et différentes méthodes de traitement.

Un point d’exactitude s’impose ici. Tenke Fungurume a été contrôlée par l’américain Freeport-McMoRan pendant une partie importante de la période étudiée, avant son acquisition par CMOC en 2016. Présenter les exportations estimées entre 2000 et 2024 comme le fait d’un seul opérateur chinois effacerait cette succession et dépasserait les éléments disponibles.

Shinkolobwe, une mémoire qui pèse sur le dossier

La RDC n’est pas un pays quelconque en matière nucléaire. La mine de Shinkolobwe, dans l’actuel Haut-Katanga, a fourni une partie de l’uranium utilisé par le projet Manhattan pendant la Seconde Guerre mondiale. Le site a été officiellement fermé et placé sous restriction, notamment par un décret présidentiel de 2004. Kinshasa avait par ailleurs interdit les exportations d’uranium dès 2002, par un amendement à son code minier.

L’étude ne prétend pas que les volumes estimés proviennent de Shinkolobwe. Elle porte sur la co-minéralisation dans l’ensemble du Copperbelt congolais et sur toute la chaîne industrielle du cobalt. Réduire le dossier à une reprise clandestine de cette seule mine serait inexact.

Un point doit être dit sans ambiguïté. L’uranium naturel ne devient un combustible qu’après conversion et enrichissement, et ses usages militaires exigent des installations et des procédés supplémentaires. L’étude n’établit ni ce qui a été fait de cet uranium en Chine, ni l’existence d’un lien avec un programme militaire. Plusieurs reprises de presse le suggèrent ; les sources primaires ne le disent pas.

Le volet sanitaire, le moins traité

Les chercheurs estiment qu’entre 1 000 et 4 000 tonnes d’uranium supplémentaires auraient été rejetées dans les résidus miniers en RDC sur la période. Sous des formes chimiquement mobiles, cette matière peut contaminer sols et nappes, et exposer les travailleurs comme les communautés voisines.

Le risque n’est donc pas seulement celui d’une ressource partie sans contrepartie. Il est aussi, et d’abord, celui de populations du Haut-Katanga et du Lualaba vivant à proximité de sites dont personne n’a mesuré publiquement la radioactivité.

Une faille de gouvernance à plusieurs étages

Si des milliers de tonnes ont quitté le pays sans être identifiées comme telles, la RDC n’a pas seulement perdu la maîtrise statistique d’une ressource stratégique : elle a laissé partir une matière valorisable sans fiscalité spécifique, sans rémunération dédiée et sans contrôle adapté à sa radioactivité.

La défaillance se répartit sur toute la chaîne — caractérisation géologique, analyses avant exportation, séparation pendant le traitement, surveillance douanière, transmission au régulateur nucléaire congolais, déclaration à l’AIEA. Elle concerne aussi les acheteurs et raffineurs étrangers, qui disposent des moyens techniques de mesurer ce qu’ils reçoivent. Malgré son mémo de 2009, l’Agence n’aurait déclenché aucune inspection approfondie.

Puisque des procédés de séparation existent sans être généralisés, une partie du problème est techniquement évitable. La vraie question est de savoir qui en supporte le coût, qui devient propriétaire de l’uranium récupéré, et sous quel régime cette matière doit être stockée ou vendue.

Un levier de négociation inattendu

Le dossier tombe à un moment charnière. La RDC concentre la majeure partie de la production mondiale de cobalt, et l’essentiel des produits intermédiaires part vers la Chine, qui détient la quasi-totalité de la capacité de raffinage. Dans le même temps, Washington et Bruxelles cherchent à réduire leur dépendance à ces chaînes d’approvisionnement, et les États-Unis négocient avec Kinshasa un accès direct au cobalt.

L’uranium devient donc un argument. Les partenariats miniers futurs pourraient être conditionnés à des contrôles radiométriques stricts et à des audits indépendants aux points d’exportation — une exigence qui vaudrait pour tous les acheteurs, pas seulement pour l’un d’eux. Pour Kinshasa, la position est inconfortable et utile à la fois : le pays apparaît comme le lieu d’où sort une matière stratégique sans contrepartie, mais il dispose d’un levier inédit face à ses partenaires, chinois comme occidentaux.

Il revient maintenant aux autorités congolaises d’établir quelles unités de traitement ont expédié des produits contenant de l’uranium, quelles normes s’appliquaient selon les périodes, et pourquoi ces volumes n’apparaissent dans aucune déclaration. La revue Nature Communications a publié l’étude en accès public. Ni le gouvernement congolais ni l’AIEA n’avaient réagi publiquement à la date de publication. La conclusion la plus solide n’est pas celle d’un trafic démontré : c’est celle d’un système de contrôle incapable, pendant plus de vingt ans, de suivre une matière nucléaire présente au cœur d’une filière que Kinshasa cherche par ailleurs à reprendre en main par les quotas et le raffinage.

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