En plafonnant ses exportations, la République démocratique du Congo a cessé de subir un marché dominé par les acheteurs. Les prix ont grimpé d’environ 160 % depuis février 2025, dépassant 56 000 dollars la tonne, et les analystes anticipent un déficit mondial en 2026. La démonstration de puissance est réussie. Reste la question que ce succès rend plus urgente : Kinshasa saura-t-il convertir ce levier de court terme en capacité industrielle, avant que les batteries sans cobalt ne rendent l’arme obsolète ?
D’un embargo à un système de quotas
Le 21 février 2025, la RDC — environ 70 % de l’offre mondiale — suspend ses exportations : le marché est saturé, les prix tombés autour de 21 000 dollars la tonne. La mesure brutale est remplacée à l’automne par un système de quotas décidé le 20 septembre, dont l’ARECOMS arrête les modalités le 10 octobre : plafond de 96 600 tonnes par an pour 2026 et 2027, dont environ 87 000 tonnes réparties entre opérateurs selon leur historique, et un quota « stratégique » d’environ 9 600 tonnes administré directement par le régulateur et fléché vers la transformation locale. Les quotas du premier semestre non utilisés au 30 juin sont perdus et reversés à cette réserve.
Un demi-pays de production retenu à quai
Les chiffres disent l’ampleur de la compression : en 2025, la RDC a produit environ 100 000 tonnes mais n’en a exporté que 44 333 — plus de la moitié restée hors marché. Le plafond 2026 représente à peine la moitié de la production congolaise de 2024 (plus de 200 000 tonnes). Résultat sur les cours : S&P Global anticipe un déficit d’environ 15 000 tonnes en 2026 ; le Cobalt Institute, si le plafond est strictement appliqué et les stocks retenus, jusqu’à 80 000 tonnes — environ un quart de la demande mondiale. Le régulateur congolais dispose désormais d’un curseur qui déplace le marché mondial. Glencore a d’ailleurs réduit sa production de cobalt de 39 % au premier trimestre 2026, pour éviter d’accumuler un minerai inexportable.
Le pouvoir de distribuer les quotas — et ses angles morts
La force du système est aussi sa faiblesse : le pouvoir discrétionnaire de l’administration. Début juillet, une défaillance de la plateforme douanière a menacé jusqu’à 20 000 tonnes (environ 1,1 milliard de dollars) d’expiration de quota, non par absence de production mais par blocage administratif. Quand un État organise la rareté, il doit l’administrer sans opacité : selon quels critères la réserve stratégique est-elle allouée, quelles recettes génère-t-elle, avec quel contrôle public ? La répartition par historique avantage mécaniquement les grands producteurs installés, tandis que l’artisanat reste étroitement encadré. Le danger est qu’un instrument conçu pour restaurer la souveraineté devienne un nouveau lieu de rente : le prix mondial monte, mais les recettes échappent à la traçabilité et les communautés minières restent exposées aux pollutions.
L’angle mort industriel, et le compte à rebours
Le succès sur les prix ne règle rien à la question structurelle : la RDC ne dispose d’aucune raffinerie de cobalt, et près de 79 % des capacités mondiales de raffinage sont en Chine. Kinshasa contrôle le robinet de la matière brute, pas la valeur ajoutée. L’Entreprise générale du cobalt, dont le directeur Eric Kalala détaille l’orientation, en est l’instrument désigné — mais bâtir une filière de raffinage suppose énergie, financements longs et débouchés contractualisés, que le contingentement ne produit pas. Surtout, les prix élevés accélèrent la substitution : les chimies lithium-fer-phosphate, sans cobalt, gagnent des parts chaque année. Plus la rente est confortable, plus elle finance la recherche qui la détruira. La fenêtre ouverte par Kinshasa est réelle mais datée — l’échéance de 2027, dernière année du régime actuel, vaut date butoir. Le pari ne se jugera pas au prix atteint en 2026, mais à ce que la rente aura financé, et à sa descente jusqu’aux territoires miniers, quand elle s’arrêtera.
Sources : Agence Ecofin (24 juillet 2026) ; Agence internationale de l’énergie ; Cobalt Institute et Benchmark Mineral Intelligence ; London Metal Exchange ; Reuters ; S&P Global ; ARECOMS.




