Partenaire RAF Academy — formations Intelligence Artificielle. Six modules pour professionnels, dès septembre 2026. Découvrir les formations

PME africaines : 70 % sans crédit, la BAD veut intervenir

PME africaines : 70 % sans crédit, la BAD veut intervenir

En marge de la Conférence économique africaine 2026, à Abidjan, Kevin Urama, économiste en chef et vice-président de la Banque africaine de développement (BAD), a défendu une position qu’il qualifie lui-même de controversée : les États africains doivent soutenir leurs PME, parce que leurs concurrents le font. « Il n’existe nulle part de concurrence parfaite », résume-t-il. Or les micro, petites et moyennes entreprises représentent plus de 90 % des sociétés du continent, mais environ 70 % d’entre elles n’obtiennent pas les financements nécessaires à leur croissance. L’ouverture commerciale, argumente-t-il, n’est bénéfique que sur un terrain de jeu équitable — et ce terrain n’existe pas.

L’argument, tel qu’il le formule

Le raisonnement est celui d’un économiste qui refuse le confort de la théorie. On attendrait d’un professeur d’économie qu’il défende les marchés parfaits ; Kevin Urama constate que, partout, les gouvernements interviennent par des politiques favorables au secteur privé qui permettent aux PME de croître. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi : c’est la réalité. D’où la conclusion opérationnelle — si un pays ouvre pleinement son marché pendant que d’autres subventionnent leurs producteurs et abaissent artificiellement leurs prix, ses propres PME ne survivront pas.

Le discours dominant présente souvent les PME africaines comme insuffisamment productives ou trop informelles. Ces faiblesses existent, mais elles ne disent pas tout. Une entreprise sénégalaise, kényane ou ivoirienne qui transforme des produits agricoles n’affronte pas seulement une autre entreprise : elle affronte parfois une politique industrielle étrangère entière — crédits bonifiés, énergie soutenue, commandes publiques garanties, aides à la recherche, infrastructures déjà amorties.

Pourquoi cette prise de parole compte

Elle vient de l’économiste en chef de la principale institution financière du continent, dans une enceinte co-organisée avec l’OCDE et le PNUD. Elle traduit surtout un basculement de doctrine mondial : les politiques industrielles interventionnistes — subventions à la transition énergétique, crédits d’impôt à la relocalisation, contrôles à l’exportation — sont redevenues la norme dans les grandes économies. Le paradoxe qu’il pointe est que l’Afrique reste le continent où l’orthodoxie de l’ouverture est le plus rigoureusement appliquée, souvent au titre de conditionnalités négociées avec des bailleurs qui, chez eux, font l’inverse.

L’enjeu dépasse les propriétaires d’entreprises. Une PME qui ne peut financer une machine renonce à recruter ; une unité agroalimentaire sans crédit de campagne achète moins aux producteurs. En avril 2026, le Fonds africain de développement a approuvé 1,7 milliard de FCFA pour accompagner 80 PME exportatrices dans l’UEMOA : l’initiative est utile, mais son échelle révèle la profondeur du problème — quelques dizaines d’entreprises soutenues face à des milliers d’autres.

Une asymétrie assumée, pas un protectionnisme

Urama articule sa position à un autre plaidoyer : l’accélération de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Les deux idées peuvent sembler contradictoires ; elles ne le sont pas. Ce qu’il défend n’est pas le protectionnisme généralisé, mais une asymétrie assumée : ouverture rapide et profonde à l’intérieur du continent — où le marché est le levier de croissance des PME — et protection sélective face aux importations subventionnées venues de l’extérieur. C’est, historiquement, le schéma suivi par l’Asie de l’Est.

Les gouvernements disposent d’ailleurs d’un instrument plus puissant que beaucoup de subventions : la commande publique. Réserver une part transparente des marchés publics aux PME, fractionner certains contrats et payer rapidement les fournisseurs soutiendrait la production locale — une PME ne peut pas servir de banque à l’État et rester compétitive.

Les objections qu’il faut nommer

Le plaidoyer appelle deux réserves. La première est budgétaire : subventionner suppose des ressources fiscales que la plupart des États ne mobilisent qu’à hauteur de 13 à 18 % du PIB, contre plus du double dans l’OCDE ; une politique industrielle financée par l’endettement extérieur reproduirait le problème qu’elle prétend résoudre. La seconde est institutionnelle : le soutien sélectif suppose un appareil administratif capable de choisir les secteurs, d’évaluer les résultats et — point critique — de retirer le soutien aux bénéficiaires qui échouent.

C’est précisément cette capacité de sanction qui a distingué les réussites asiatiques des échecs de la substitution aux importations des années 1970 en Afrique et en Amérique latine. L’aide publique n’est pas un acte privé entre un ministre et un dirigeant : parlements, cours des comptes et organisations patronales doivent pouvoir vérifier les emplois créés, la production localisée et l’identité réelle des bénéficiaires, sous peine de transformer le soutien aux PME en économie de clientèle. Kevin Urama pose la bonne question ; la réponse ne se jouera pas dans les conférences, mais dans la qualité des administrations économiques nationales.

Sources : entretien de Kevin Urama à l’Agence Ecofin, Conférence économique africaine 2026, Abidjan (23 juillet 2026) ; Banque africaine de développement, Perspectives économiques en Afrique 2026 ; Société financière internationale ; Banque mondiale.

Abonnez vous à notre newsletter

Articles similaires

Get the app