L’Afrique importe environ 70 % de ses médicaments, plus de 90 % de ses dispositifs médicaux et plus de 99 % de ses vaccins. Au sommet extraordinaire de l’Union africaine sur la santé, tenu à Accra les 21 et 22 juillet, le président ghanéen John Dramani Mahama a appelé le continent à sortir de cette dépendance — en prévenant que l’aide extérieure qui la finançait ne reviendra pas.
Les chiffres de la dépendance en médicaments
« L’Afrique importe environ 70 % de ses médicaments, plus de 90 % de ses équipements médicaux et plus de 99 % de ses vaccins », a déclaré John Dramani Mahama devant ses homologues réunis à Accra.
Le dernier chiffre est le plus lourd de sens. Un continent qui produit moins de 1 % des vaccins qu’il administre ne dispose, en cas de crise sanitaire mondiale, d’aucun levier de négociation.
Le président ghanéen a rappelé ce que la pandémie de Covid-19 avait démontré : les pays africains ont peiné à obtenir des doses alors même qu’ils disposaient des moyens financiers de les acheter. La contrainte n’était pas budgétaire mais industrielle et politique — les capacités de production étaient ailleurs, et les files d’attente s’organisaient ailleurs.
Ce qui existe déjà sur le continent
Mahama n’a pas construit son propos sur le seul constat. Il a cité des trajectoires en cours : la production de vaccins au Sénégal, le développement des technologies à ARN messager en Afrique du Sud, la croissance du secteur biotechnologique au Rwanda, et les projets ghanéens de création d’une industrie nationale de production de vaccins.
« Aujourd’hui, je suis fier de voir des vaccins arriver de Dakar, de voir la science de l’ARN messager progresser depuis Le Cap, de voir la responsable du tout nouvel institut ghanéen du vaccin discuter d’égal à égal avec les stratèges de la biotechnologie mondiale, et d’entendre la nouvelle unité de production de produits biologiques de pointe fonctionner dans les rues de Kigali », a-t-il déclaré.
L’Afrique n’est pas un désert pharmaceutique, et le dire autrement fausserait le diagnostic. Le registre d’Africa CDC recense plusieurs centaines de fabricants de produits de santé répartis dans 34 pays, avec des concentrations importantes en Afrique du Sud, en Égypte, au Nigeria, en Algérie, au Kenya et au Ghana. Le problème n’est donc pas l’absence d’industrie : c’est sa position dans la chaîne de valeur.
Sur le plan institutionnel, il a annoncé que l’Agence africaine du médicament passait « du traité à l’instrument de travail », c’est-à-dire à une phase pleinement opérationnelle. Deux autres leviers continentaux sont mis en avant : les mécanismes d’achats groupés et une stratégie de production d’ingrédients pharmaceutiques actifs.
Le principe actif, ligne de partage entre souveraineté réelle et souveraineté d’affichage
Cette dernière mention mérite d’être expliquée, car elle sépare deux choses souvent confondues.
Fabriquer un médicament comporte deux étapes très différentes. La production du principe actif — la molécule elle-même — relève d’une chimie fine lourde, capitalistique, dominée par la Chine et l’Inde. La formulation — mise en comprimé, conditionnement — est nettement plus accessible.
La plupart des usines pharmaceutiques africaines existantes relèvent de la seconde catégorie. Elles importent le principe actif et le mettent en forme localement. C’est utile pour l’emploi et pour les délais d’approvisionnement, mais cela ne supprime pas la dépendance : si un fournisseur asiatique bloque ses exportations de paracétamol brut, l’usine locale s’arrête.
Inscrire les principes actifs dans la stratégie continentale revient donc à viser le maillon difficile — celui qui décide réellement de la sécurité d’approvisionnement. Ce développement technique relève de la rédaction, pas du discours d’Accra.
Un argument adressé aux ministres des Finances
Mahama a construit son plaidoyer sur un déplacement assumé : la dépense de santé ne doit plus être vue comme une obligation sociale, mais comme un investissement économique stratégique, capable de stimuler la croissance, l’emploi et la résilience.
« Les chaînes de valeur de la santé, ce sont des usines, des laboratoires et, en fin de compte, des emplois décents pour notre jeunesse », a-t-il insisté.
Ce cadrage n’est pas rhétorique. Il vise les ministres des Finances plus que les ministres de la Santé — ceux qui arbitrent les budgets et qui, jusqu’ici, classaient la pharmacie dans les dépenses et non dans l’industrie.
Ce qui rend l’appel urgent
Le président ghanéen a exprimé son inquiétude face au recul de l’aide internationale au développement en matière de santé, rappelant que de nombreux pays africains dépendent encore fortement de financements extérieurs pour faire fonctionner leurs systèmes de soins.
C’est ce point qui donne au discours d’Accra sa portée réelle. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer souverainiste abstrait, mais d’une réaction à une contraction déjà engagée. Gavi vient d’annoncer au Nigeria 500 millions de dollars sur cinq ans — soit environ 100 millions par an, contre 261 millions décaissés pour la seule année 2025. L’alliance a perdu son premier bailleur, les États-Unis, et le même mouvement affecte plusieurs mécanismes multilatéraux de santé.
Autrement dit : la fenêtre pendant laquelle l’Afrique pouvait choisir entre dépendance financée et production locale se referme. La dépendance ne sera plus financée.
Ce qui décidera si l’appel produit des usines
Un discours de sommet n’ouvre pas une chaîne de production. Trois conditions pèseront davantage.
La première est la demande garantie. Une usine pharmaceutique n’est rentable qu’avec des volumes prévisibles : sans engagements d’achat pluriannuels des États et des mécanismes continentaux, aucun industriel n’investit dans une capacité de principes actifs. C’est précisément la fonction des achats groupés annoncés.
La deuxième est la réglementation. Tant que l’homologation reste nationale, un fabricant doit répéter les procédures pays par pays pour un même produit. L’Agence africaine du médicament n’a d’intérêt que si elle produit une reconnaissance mutuelle effective, pas une couche administrative supplémentaire. En mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé et l’agence ont annoncé un cadre de coopération destiné notamment à accélérer l’accès aux produits de qualité et à harmoniser les réglementations — c’est le test décisif de sa mise en service.
La troisième est le capital patient. La chimie fine se rentabilise sur dix à quinze ans, une durée que peu de financements disponibles sur le continent acceptent — ce qui renvoie au problème plus large de l’épargne africaine qui ne finance pas l’Afrique.
Les indicateurs à suivre ne seront donc pas les déclarations, mais les autorisations de mise sur le marché délivrées par l’Agence africaine du médicament, et la part des principes actifs produits sur le continent. Aujourd’hui, elle est proche de zéro.








