Trois tonnes de graines d’arbres dispersées par avion sur neuf régions, en quatre jours. La Mauritanie a lancé fin juillet 2026 une campagne nationale de semis aériens couvrant 8,7 millions d’hectares, contre une désertification qui touche plus de 84 % de son territoire et progresse de 200 000 hectares par an. L’opération est spectaculaire — mais une graine larguée n’est pas un arbre.
L’opération de semis aériens
La campagne, annoncée par l’Agence mauritanienne d’information, s’étend sur quatre jours et couvre 8,7 millions d’hectares répartis sur neuf régions. Elle consiste à disperser trois tonnes de graines d’arbres indigènes résistants à la sécheresse.
La ministre de l’Environnement et du Développement durable, Messouda Baham Mohamed Laghdaf, a présenté l’initiative comme « un pilier essentiel » des efforts du pays pour restaurer le couvert végétal. Selon elle, le semis aérien permet d’atteindre de vastes zones difficiles d’accès par voie terrestre, tout en contribuant à restaurer les pâturages, stabiliser les dunes de sable, améliorer la fertilité des sols et régénérer la végétation.
L’ampleur du problème
Les chiffres officiels donnent la mesure. La désertification affecte plus de 84 % du territoire national, sur une superficie totale d’environ 1,03 million de kilomètres carrés. La dégradation des terres progresse au rythme de 200 000 hectares par an, selon le ministère de l’Environnement. Les feux de brousse détruisent chaque année entre 50 000 et 200 000 hectares de pâturages.
Le 8 juin 2026, la ministre avait déjà alerté sur l’expansion continue du phénomène, évoquant les menaces pesant sur le littoral ainsi que sur la biodiversité terrestre et marine.
Les causes sont doubles. D’un côté, les sécheresses récurrentes des dernières décennies, aggravées par le changement climatique, qui ont détruit de vastes zones forestières. De l’autre, les activités humaines : surpâturage, défrichements agricoles, coupe du bois destiné à la production de charbon. Dans plusieurs régions, ces pratiques réduisent la végétation et accélèrent l’avancée du désert.
La réserve des scientifiques
Le choix technique est validé par les spécialistes. Recourir à des graines d’espèces adaptées à la sécheresse et aux zones arides ou semi-arides est « vraiment la bonne solution », estime Jean-Luc Chotte, président du comité scientifique français de la désertification et directeur de recherches émérite à l’Institut de recherche pour le développement.
Mais il pose immédiatement la limite : l’épandage par avion, à lui seul, ne suffit pas.
Son raisonnement mérite d’être suivi pas à pas. La graine tombe et s’enfouit dans le sol, ce qui la protège d’être emportée par le vent. Mais pour devenir un arbre, elle doit germer — et pour germer, il lui faut de l’eau. Une fois sortie de terre, la jeune pousse doit être protégée, sinon les animaux domestiques ou sauvages la brouteront avant qu’elle n’atteigne une taille viable.
La conclusion est directe : un suivi de terrain est indispensable. Sans lui, le semis aérien produit des graines dans le sable, pas une forêt.
Ce que l’on ne sait pas
C’est le point aveugle du dossier, et il doit être dit clairement. La Mauritanie mène des campagnes de semis aériens depuis plusieurs années. Le ministère de l’Environnement affirme régulièrement que ces opérations donnent des résultats encourageants — sans publier de données précises sur le nombre d’arbres ayant effectivement survécu.
Or c’est exactement le chiffre qui importe. Trois tonnes de graines réparties sur 8,7 millions d’hectares représentent une densité extrêmement faible ; ce qui compte n’est donc pas la surface annoncée, mais le taux de germination et, plus encore, le taux de survie à deux ou trois ans.
En l’absence de suivi publié, il est impossible d’évaluer le rendement de ces campagnes — et donc de savoir si elles constituent un investissement environnemental efficace ou une opération à forte visibilité et à effet incertain. Le coût de l’opération n’est pas public.
Le cadre plus large
Ces campagnes s’inscrivent dans l’effort continental de restauration des terres dégradées du Sahel, dont la Grande Muraille verte est l’expression la plus connue — un programme qui vise une bande allant du Sénégal à Djibouti, et qui a lui-même fait l’objet de critiques répétées sur l’écart entre objectifs affichés et réalisations mesurées. Le rattachement formel de cette campagne mauritanienne à ce programme n’est toutefois pas établi par les sources : la mention est contextuelle.
Les approches qui donnent aujourd’hui les meilleurs résultats documentés dans le Sahel sont celles qui combinent restauration et implication des communautés locales — fermes communautaires, régénération naturelle assistée, mise en défens négociée des parcelles. Elles sont moins spectaculaires qu’un avion larguant des graines, mais elles intègrent d’emblée la question du suivi et de la protection des jeunes pousses.
C’est probablement là que se joue la différence entre une campagne annuelle et une politique de restauration. Le même écart entre l’annonce et la mesure traverse d’autres dossiers environnementaux du continent, comme l’exploitation des minerais de la transition. La Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification publie le cadre méthodologique qui permettrait de documenter ces taux de survie.