Le chocolatier suisse Lindt & Sprüngli doit répondre devant un tribunal américain d’accusations de communication trompeuse sur le travail des enfants dans ses filières ghanéenne et ivoirienne. L’action, déposée le 8 mai 2026 à Washington par le cabinet International Rights Advocates, cible le discours de l’entreprise plus que ses pratiques d’achat — une nuance qui en dit long sur la manière dont la responsabilité du cacao se juge aujourd’hui, loin des plantations.
Une plainte sur le marketing, pas sur la récolte
Révélée par l’agence Bloomberg puis reprise par Reuters et les agences suisses ats et awp, la plainte a été déposée devant un tribunal du district de Columbia. Elle vise les entités américaine et nord-américaine de Lindt et s’appuie sur la loi de protection des consommateurs de ce district. Le reproche central : le groupe de Kilchberg présenterait de manière trompeuse ses efforts contre le travail des enfants au Ghana et en Côte d’Ivoire, où il s’approvisionne en cacao.
La qualification juridique est celle de la tromperie du consommateur, pas celle du préjudice subi par les enfants. Le plaignant théorique est l’acheteur américain d’une tablette de chocolat qui aurait été induit en erreur par les engagements affichés. Les producteurs ivoiriens et ghanéens, eux, ne sont pas parties au dossier. Le cabinet ne réclame pas, à ce stade, d’indemnisation pour des enfants identifiés, ni ne démontre que Lindt aurait directement employé des mineurs : il cherche à faire cesser des pratiques commerciales jugées trompeuses et à obtenir de la transparence.
Un risque documenté depuis des années
Le contentieux s’appuie sur une réalité qui dépasse une entreprise. Le Ghana et la Côte d’Ivoire produisent ensemble près de 60 % du cacao mondial. Selon l’étude de référence publiée en 2020 par l’organisme NORC, environ 1,5 million d’enfants effectuaient encore des travaux dangereux dans les zones cacaoyères des deux pays lors de la campagne 2018-2019 : usage d’outils tranchants, transport de charges lourdes, exposition aux produits agrochimiques, défrichage.
Les causes sont structurelles : faibles revenus agricoles, volatilité des cours, fragmentation des exploitations, manque d’écoles et recours à une main-d’œuvre familiale peu visible. Une marque peut multiplier les audits sans supprimer ces facteurs. Mais plus elle promet au consommateur une tablette « responsable », plus elle doit démontrer que ses contrôles détectent les situations à risque.
La défense de Lindt : des accusations « infondées »
Le chocolatier rejette les reproches. Un porte-parole a déclaré à l’agence awp que le groupe dispose de directives fournisseurs et enquête sur tous les cas suspects. Lindt souligne que ces plaintes ressemblent à celles déjà formulées par la même organisation contre d’autres fabricants — l’argument de la stratégie contentieuse : le cabinet cible l’industrie, pas Lindt en particulier. C’est vrai, et cela ne dit rien sur le fond.
L’entreprise s’était fixé un objectif daté : à partir de 2026, s’approvisionner exclusivement auprès de fournisseurs dotés d’un système de surveillance du travail des enfants. L’année de l’échéance est aussi celle du procès. C’est cette promesse chiffrée et calendaire qui donne prise à l’action : un engagement vérifiable devient contestable.
Ce que le dispositif ne mesure pas
Dans le vocabulaire de la filière, un « système de surveillance du travail des enfants » ne signifie pas absence de travail des enfants. Il signifie qu’un mécanisme existe pour détecter les cas et les remonter. Une coopérative peut être certifiée conforme tout en comptant des enfants dans ses parcelles, dès lors que les cas sont identifiés. C’est cet écart entre l’outil et le résultat que la procédure américaine met à l’épreuve — et il concerne toute l’industrie, bâtie sur la même architecture de traçabilité et de monitoring.
Pourquoi le juge est américain
Ni la Côte d’Ivoire ni le Ghana ne disposent d’un mécanisme judiciaire permettant à leurs ressortissants d’attaquer directement un acheteur européen sur ses engagements. La régulation du cacao ouest-africain se joue donc dans des enceintes extérieures : les tribunaux américains sur le terrain du droit de la consommation, la législation européenne sur celui du devoir de vigilance et de la déforestation importée. Pour Abidjan et Accra, la conséquence est double : ces procédures pèsent sur les pratiques d’achat parce qu’elles touchent la valeur de marque, mais elles se déroulent sans les producteurs et selon des critères définis ailleurs.
La question du revenu reste hors du champ de la plainte. Le travail des enfants dans le cacao est d’abord un phénomène de main-d’œuvre familiale dans des exploitations dont la rentabilité ne permet pas de salarier. Aucune action en tromperie du consommateur ne modifie cette équation. Trois éléments diront la portée réelle de l’affaire : la recevabilité de la plainte, que le tribunal doit d’abord trancher ; la production éventuelle par Lindt de ses données de monitoring, qui constituerait le premier examen public d’un tel dispositif ; et la réaction des deux États producteurs, silencieux à ce stade.







