Une semaine après la signature du traité intergouvernemental de Freetown, le Maroc a engagé des discussions avec l’Export-Import Bank des États-Unis et la Banque mondiale pour financer le Gazoduc africain atlantique, évalué à 26 milliards de dollars. L’ambassadeur Youssef Amrani l’a confirmé le 25 juillet 2026 ; l’US EXIM reconnaît des contacts préliminaires. Le projet passe de la phase politique à l’épreuve du financement.
Du traité au tour de table
Le 19 juillet 2026 à Freetown, les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont signé l’accord intergouvernemental du Gazoduc africain atlantique. Cette signature a fait passer l’initiative du rang de projet bilatéral maroco-nigérian à celui de programme communautaire, offrant aux bailleurs le cadre juridique qui leur manquait. L’architecture institutionnelle prévoit une autorité supérieure à Abuja et une société de projet à Casablanca.
Six jours plus tard, à Washington, l’ambassadeur du Maroc aux États-Unis, Youssef Amrani, déclarait à Bloomberg chercher le soutien de l’US Exim Bank et de la Banque mondiale. Un porte-parole de l’Export-Import Bank a confirmé des discussions préliminaires, sans plus. Le diplomate n’a précisé ni les montants sollicités ni la forme d’une éventuelle participation — et aucune source ne fait état d’un engagement ferme.
L’argument de vente : le Moyen-Orient
Youssef Amrani a explicitement lié l’intérêt du projet aux perturbations des flux énergétiques au Moyen-Orient. C’est un argument calibré pour un interlocuteur américain : le gazoduc n’est plus présenté comme un projet de développement africain, mais comme un instrument de sécurité d’approvisionnement pour l’Europe. La formule est efficace auprès des bailleurs. Elle situe aussi le centre de gravité du projet du côté de la demande européenne plutôt que des besoins africains. Ce lien de causalité reste une déclaration de l’ambassadeur, non un constat de marché indépendant.
Treize pays, trois segments
L’ouvrage doit courir sur environ 6 800 kilomètres et traverser treize pays de la façade atlantique, avec des segments offshore et terrestres, pour une capacité cible de 30 milliards de mètres cubes par an. La directrice générale de l’ONHYM, Amina Benkhadra, a détaillé une séquence en trois étapes : d’abord le raccordement du Maroc aux champs mauritaniens et sénégalais, puis un segment sud entre le Ghana et la Côte d’Ivoire, enfin la liaison avec les gisements nigérians.
Cette séquence inverse la logique attendue. Ce n’est pas le gaz nigérian, pourtant premier réservoir du continent, qui ouvre la voie, mais le gaz sénégalo-mauritanien du champ Grand Tortue Ahmeyim, déjà en production. Un choix de bancabilité : on commence par le tronçon dont la ressource est disponible et le tracé le plus court.
Un couloir d’exportation ou un marché régional ?
Le Gazoduc africain atlantique est aussi une réponse à l’échec relatif du Gazoduc de l’Afrique de l’Ouest, opérationnel depuis 2010 mais entravé par des interruptions récurrentes. En élargissant le périmètre à treize économies, Rabat et Abuja entendent créer un marché régional du gaz là où n’existent que des enclaves nationales. Une part substantielle de la capacité, estimée à environ la moitié selon des évaluations antérieures, serait destinée aux marchés domestiques africains, pour soutenir l’accès à l’électricité et l’industrialisation.
C’est cette dimension intra-africaine qui distingue le projet d’un simple couloir d’exportation. Elle dépend entièrement de la capacité des États traversés à financer leurs propres raccordements et infrastructures aval — sujet largement absent des annonces. Une conduite régionale ne garantit pas l’accès local : il faut des embranchements, des centrales et des réseaux de distribution.
Le calendrier et son point de fragilité
Les travaux sont espérés pour 2028, avec une première mise en service en 2031. En janvier 2026, la compagnie nationale nigériane NNPC avait classé le projet en catégorie A de son plan directeur gazier, statut réservé aux projets dont les sources d’approvisionnement sont identifiées et qui présentent une perspective de décision finale d’investissement dans les douze mois. Cette échéance reste directement liée à la mobilisation des financements : l’appui de la Banque mondiale ou de l’US Exim apporterait des ressources, mais surtout des garanties susceptibles d’attirer d’autres prêteurs. À ce stade, des discussions préliminaires ne sont pas un financement — et 26 milliards de dollars représentent un ordre de grandeur sans précédent pour une infrastructure énergétique africaine.








