Le stock est de 1 700 milliards de FCFA, environ 2,59 milliards d’euros. Le 7 septembre 2026, sur la chaîne publique Gabon 24, le premier président de la Cour des comptes du Gabon, Alex Euv Moutsiangou, a révélé que l’État n’avait jamais recouvré ce montant de débets et d’amendes prononcés par la juridiction financière depuis près de vingt ans. Quelque 600 personnes physiques et morales sont concernées. Elles avaient jusqu’au 7 octobre pour régulariser.
Ce qu’est un débet — et ce qu’il n’est pas
La précision manque dans une partie de la couverture, et elle change tout.
La Cour des comptes juge les comptes des comptables publics et la gestion des ordonnateurs. Lorsqu’elle constate qu’une dépense a été payée sans justification régulière, qu’une recette n’a pas été recouvrée ou qu’un marché a été réglé sans avoir été exécuté, elle met le responsable « en débet » : celui-ci devient personnellement redevable de la somme envers l’État, sur ses biens propres. Elle peut y ajouter des amendes pour faute de gestion.
Ces décisions relèvent de la responsabilité financière. Elles ne valent pas condamnation pénale pour détournement. Une partie de ces débets peut correspondre à des détournements avérés, une autre à des irrégularités formelles, une autre encore à des créances devenues irrécouvrables — débiteurs décédés, insolvables ou disparus.
Le montant n’est donc ni une somme découverte en 2026, ni le produit d’une seule affaire. C’est un stock cumulé sur près de vingt ans, couvrant plusieurs exercices budgétaires, plusieurs administrations et plusieurs périodes politiques. L’attribuer à une seule équipe gouvernementale serait inexact.
Le vrai sujet n’est pas le détournement, c’est l’inexécution
Ce que dit le chiffre, c’est qu’une juridiction financière peut disposer de décisions définitives sans que leur exécution suive.
Pendant vingt ans, la Cour a jugé, mis en débet, prononcé des amendes. Et l’État n’a presque rien encaissé. La faille se situe autant dans la chaîne d’exécution — Trésor, parquet général, agents judiciaires — que dans le comportement des débiteurs.
La question devient dès lors administrative et patrimoniale : identification des biens, procédures de saisie, contestations, solvabilité des débiteurs, coordination entre la Cour, le Trésor et le parquet. Une décision de justice financière ne produit son effet budgétaire qu’au moment où l’argent rentre.
Un mois pour régulariser, et une menace pénale
La nouveauté de septembre 2026 tient à la méthode. Le délai courait du 7 septembre au 7 octobre. Passé cette date, les dossiers non régularisés peuvent être transmis à un juge répressif, en vue de poursuites devant la Cour criminelle spécialisée. Le parquet général est chargé du suivi.
Sur l’origine de cet ultimatum, les sources divergent : RFI l’attribue au président Brice Clotaire Oligui Nguema, LeFaso.net au premier président de la Cour des comptes sur le plateau de Gabon 24. Les deux versions sont compatibles — une décision présidentielle annoncée par le magistrat — mais nous n’avons pas pu les départager.
Une nuance juridique s’impose, rapportée par Direct Infos Gabon : le délai ne signifie pas une incarcération automatique. Le recouvrement des débets relève d’abord de l’exécution des décisions de la juridiction financière. Les poursuites pénales n’interviennent que si les faits sont constitutifs d’infractions. La prison est une possibilité, pas une conséquence mécanique.
La liste des 600 débiteurs n’a pas été publiée. La Cour a indiqué des catégories — comptables publics, ordonnateurs de crédits (ministres, maires, présidents de conseils départementaux), entreprises privées — sans nommer personne. Ces 600 entités ne sont pas impliquées dans des faits identiques et ne sont pas exposées aux mêmes qualifications juridiques. Nous n’avons trouvé aucune réaction publique de débiteur ou d’ancien responsable mis en cause.
Une offensive qui s’inscrit dans une ligne politique
L’annonce prolonge la « tolérance zéro » affichée par le pouvoir issu du coup d’État du 30 août 2023 et de l’élection d’avril 2025. En octobre 2025, le président Oligui Nguema annonçait des enquêtes et des audits dans toutes les régies financières.
L’offensive judiciaire a visé les figures de l’ancien régime — Sylvia et Noureddin Bongo, épouse et fils d’Ali Bongo, inculpés pour détournement, blanchiment et corruption, procédure en cours — mais aussi des membres du gouvernement de transition. L’ancien ministre du Tourisme Pascal Ogowè Siffon a été interpellé le 16 décembre 2025 pour un détournement présumé de plus de 10 milliards de FCFA.
Le précédent régional n’incite pas à l’optimisme. Au Cameroun, la Cour des comptes et le Conseil de discipline budgétaire et financière prononcent chaque année des débets dont la part recouvrée reste marginale. Au Sénégal, les rapports de la Cour des comptes sur la dette dissimulée ont conduit à des poursuites, mais à peu de restitutions.
Ce que nous ne chiffrons pas
Nous ne rapportons pas les 1 700 milliards au budget de l’État, faute de pouvoir trancher entre les montants disponibles. La loi de finances initiale 2026 est donnée à 4 618,95 milliards de FCFA de dépenses budgétaires par le Journal officiel, à 7 233 milliards par allAfrica, tandis que Direct Infos Gabon raisonne sur un budget rectifié de 5 495,2 milliards. Ces chiffres ne mesurent probablement pas la même chose, et aucun n’a pu être recoupé. Un ratio construit sur l’un d’eux serait une illusion de précision.
Une limite plus large mérite d’être dite : aucune des sources disponibles n’a consulté le rapport de la Cour des comptes lui-même. Toutes reposent sur les déclarations télévisées du 7 septembre. Le périmètre exact — débets seuls ou débets et amendes, période couverte, ventilation par catégorie — reste donc invérifié.
Comme le note Direct Infos Gabon, « 1 700 milliards réclamés ne représentent pas 1 700 milliards disponibles ». Le résultat de cette offensive ne se mesurera pas en déclarations, mais en francs CFA rentrés au Trésor.
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