Dans la nuit du 3 septembre 2026, une explosion a frappé la résidence du général Mahad Abdirahman Aden, dit « Shub », ancien commandant de l’administration pénitentiaire devenu opposant au président Hassan Sheikh Mohamud, à Doolow, près de la frontière éthiopienne. Cinq blessés, aucun mort. L’administration régionale du Jubaland parle d’une frappe de drone ; le gouvernement fédéral nie toute frappe aérienne et évoque des explosifs manipulés dans la maison ; Ankara se tait. Des milliers de manifestants ont brûlé des drapeaux turcs dans quatre villes. L’affaire rouvre un débat qui dépasse la Somalie : celui des drones turcs livrés à une dizaine d’armées africaines, et de qui décide de leurs frappes.
Ce qui est établi, et ce qui ne l’est pas
Les faits établis sont minces, et il faut le dire avant tout le reste.
Le 3 septembre au soir, une explosion touche la maison du général Shub à Doolow, dans la région de Gedo. Selon les autorités du Jubaland, l’État fédéré dont dépend Gedo, il s’agit d’une frappe menée par un aéronef sans pilote. Le général est légèrement blessé, ainsi que son épouse, un employé éthiopien et deux autres civils. Aucun décès n’est rapporté.
Le 4 septembre, le gouvernement fédéral publie un communiqué niant toute implication et toute frappe aérienne : l’explosion résulterait d’explosifs manipulés à l’intérieur de la résidence. Une commission d’enquête est annoncée. Le 5, deux anciens présidents somaliens condamnent « une frappe de drone contre un ex-commandant », prenant donc parti pour la première version. La Turquie, partenaire militaire majeur de Mogadiscio, n’a fait aucune déclaration.
Aucune enquête indépendante n’a conclu. L’attribution émane d’une administration régionale en conflit politique ouvert avec le pouvoir fédéral — ce qui ne la disqualifie pas, mais interdit de la traiter comme un fait acquis.
Un contexte politique qui éclaire l’accusation sans la prouver
La Somalie traverse une crise entre le gouvernement fédéral et plusieurs États fédérés — Jubaland, Puntland, opposition du Sud-Ouest — sur la réforme électorale et le calendrier de fin de mandat du président Mohamud. Des combats ont eu lieu à Baidoa. Le général Shub est un critique du pouvoir fédéral.
Dès 2025, le Jubaland et le Puntland avaient averti que les armes livrées par les partenaires internationaux, après la levée de l’embargo de l’ONU en décembre 2023, « pourraient être utilisées dans des conflits politiques internes et des violences claniques » plutôt que contre les seuls chebab. Le 11 septembre, des parlementaires fédéraux du Jubaland et du Sud-Ouest réunis à Nairobi ont sommé Ankara de « cesser les frappes contre des opposants politiques ».
Les manifestations ont été massives et hostiles à la Turquie : drapeaux brûlés, portraits d’Erdoğan piétinés, slogans du type « nous aimions Erdoğan et la Turquie, maintenant nous les détestons ». C’est un retournement notable dans un pays où Ankara jouit d’une popularité exceptionnelle depuis la visite d’Erdoğan pendant la famine de 2011.
De l’hôpital à l’armée de drones
La relation turco-somalienne est l’une des plus denses qu’Ankara entretienne en Afrique : l’aéroport et le port de Mogadiscio gérés par des entreprises turques, un hôpital, la plus grande base militaire turque à l’étranger — TURKSOM, ouverte en 2017 — qui forme l’armée somalienne, et un accord de défense de février 2024 confiant à la marine turque la protection des eaux somaliennes.
Depuis 2024 s’y ajoutent des drones Bayraktar TB2 puis Akıncı, opérant depuis Mogadiscio contre les chebab et l’État islamique au Puntland. Ces appareils ont été crédités de succès contre les groupes jihadistes. Ils ont aussi été accusés, dès 2025, de frappes ayant tué des civils dans le Bas-Chébéli. Plus tôt en 2026, des Somaliens de la diaspora manifestaient devant le consulat turc au Canada contre l’usage présumé de moyens turcs contre des opposants.
C’est cette articulation qui fait de Doolow un cas d’école : du matériel et parfois des opérateurs étrangers, une décision somalienne, des cibles contestées. Si la version du Jubaland est exacte, un partenaire étranger aurait laissé ses moyens servir dans une querelle politique interne. Si celle de Mogadiscio l’est, l’opposition instrumentalise un accident pour mobiliser contre le pouvoir et son allié. Aucune des deux n’est établie.
La question que Doolow pose au continent
Le Bayraktar TB2, produit par Baykar, est devenu depuis 2021 l’arme aérienne des armées africaines qui n’ont ni chasseurs ni pilotes de chasse : Togo, Mali, Burkina Faso, Niger, Éthiopie, Somalie, Libye, Maroc, Tunisie, Angola, Kenya. Son attrait tient à son coût, à sa disponibilité et à l’absence de conditions politiques attachées à la vente.
Mais deux débats distincts se mélangent souvent, et il faut les séparer. Le premier porte sur les victimes civiles des frappes antijihadistes au Sahel, documentées au Mali et au Burkina Faso par plusieurs organisations de défense des droits humains. Le second, celui de Doolow, porte sur l’usage présumé de moyens aériens fournis par un partenaire étranger dans un conflit politique interne. Ce ne sont pas les mêmes questions, et les confondre affaiblit les deux.
La question commune, en revanche, est celle du contrôle : qui décide de la frappe, qui en répond, et devant qui. Un chiffre circule — 940 civils tués entre novembre 2021 et novembre 2024 dans des frappes de drones en Afrique subsaharienne — mais son attribution varie selon les reprises et nous n’avons pas pu remonter à la publication d’origine. Nous ne le reprenons donc pas à notre compte.
Ce que Doolow laisse derrière lui, à ce stade, ce n’est pas une certitude sur ce qui s’est passé cette nuit-là. C’est une commission d’enquête annoncée par une partie au conflit, un partenaire étranger silencieux, et des drapeaux brûlés dans quatre villes.
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