Dans un entretien à l’Agence Ecofin en marge du Mining On Top Africa à Paris, Eric Kalala, directeur général de l’Entreprise générale du cobalt (EGC), défend le dispositif de quotas d’exportation imposé par la RDC : « le système s’est appliqué de manière équitable à l’ensemble des opérateurs. » L’entreprise publique revendique d’avoir exporté 100 % de son quota — là où la moyenne nationale est restée nettement inférieure — et se pose en preuve qu’un cobalt artisanal formalisé et traçable peut alimenter les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Kinshasa a repris la main sur le marché mondial
Le propos de Eric Kalala se comprend dans le cadre du dispositif le plus interventionniste du marché des minerais critiques. Face à un surplus mondial qui avait fait plonger les prix sous les 11 dollars la livre début 2025, l’ARECOMS, régulateur congolais des substances stratégiques, a suspendu totalement les exportations de cobalt en février 2025, avant de basculer mi-octobre vers un système de quotas : 96 600 tonnes par an pour 2026 et 2027 — environ la moitié des volumes de 2024 —, dont 9 600 tonnes réservées à un quota « stratégique » fléché vers la transformation locale. Résultat : les prix ont bondi de plus de 160 % depuis février 2025. Fin juin, l’ARECOMS a durci le jeu en confisquant les quotas du premier semestre non utilisés au 30 juin, reversés à sa réserve stratégique.
« Équitable » : une défense qui répond à de vraies critiques
L’affirmation d’équité n’est pas anodine, car le système a ses contestataires. Le dirigeant du chinois MMG a jugé le quota attribué à sa mine de Kinsevere « économiquement non viable » ; l’ONG Resource Matters critique une allocation fondée sur les historiques d’exportation 2022-2024, qui favorise mécaniquement les producteurs ayant contribué à l’excédent et pénalise les entrants récents. Trois groupes — CMOC, Glencore et Eurasian Resources Group — concentrent plus de 60 % des allocations. Surtout, une même réduction proportionnelle n’a pas le même effet selon la trésorerie de chacun : les groupes les plus solides stockent et attendent la fenêtre suivante ; les plus fragiles réduisent leurs opérations, leurs achats aux sous-traitants ou leurs effectifs. L’équité formelle et l’impact réel ne se confondent pas.
L’équité ne peut rester déclarative
Pour être vérifiable, un quota doit reposer sur une formule publique : production historique, capacités installées, investissements, emplois, obligations fiscales ou engagements de transformation ? Sans publication des critères, des retraits et des réaffectations, l’égalité de traitement reste impossible à contrôler. Le pouvoir discrétionnaire de l’administration, lui, s’est accru : elle peut retirer les quotas inutilisés, sanctionner les transferts et réallouer des volumes à une réserve « stratégique » dont la notion d’intérêt national mériterait, elle aussi, d’être définie publiquement. Plus ce pouvoir grandit, plus le contrôle parlementaire et celui de la Cour des comptes deviennent indispensables : le cobalt est une ressource nationale, pas un domaine réservé à quelques administrations.
L’EGC, du blocage à la démonstration — et au conflit de rôles
Créée en 2019 pour acheter, traiter et exporter le cobalt artisanal, l’EGC a longtemps été paralysée, faute de sites dédiés aux creuseurs. Son DG affirme cette phase close : première production de 1 000 tonnes de cobalt traçable annoncée en novembre 2025, et exportation intégrale de son quota. La démonstration recherchée dépasse la performance commerciale : prouver qu’une exploitation artisanale formalisée et traçable peut constituer une source « crédible et fiable » pour des marchés traumatisés par les images du creusage informel. Mais l’entreprise occupe une position ambiguë — à la fois instrument de politique publique, opérateur commercial et bénéficiaire potentiel des volumes réalloués. Cette combinaison peut accélérer la formalisation ; elle exige une séparation claire des fonctions et la publication des contrats, des coûts et de l’usage des revenus.
Les creuseurs, angle mort de la rente organisée
La bataille des quotas concerne d’abord les exportateurs industriels, mais elle engage aussi les dizaines de milliers de Congolais qui vivent de l’artisanat minier. Le risque est connu : que la restriction fasse baisser le prix d’achat au niveau local pendant que le cours international grimpe, l’État et les grands opérateurs captant l’essentiel de la rente créée par la rareté. La politique ne sera socialement défendable que si elle garantit un revenu aux travailleurs, sécurise les zones artisanales et finance des services dans les communautés minières. La traçabilité doit protéger les personnes, pas seulement rassurer les constructeurs automobiles.
Un modèle sous tension
Le pari congolais — passer de preneur à faiseur de prix — fonctionne pour l’instant sur le terrain des cours, au prix de frictions croissantes avec les opérateurs et d’un risque de destruction de demande vers fin 2027 (nickel indonésien, chimies sans cobalt). Le paradoxe reste entier : la RDC ne dispose d’aucune capacité active de raffinage, et plus de 200 000 tonnes s’accumulent chez les producteurs depuis début 2024. Dans cette partie serrée, l’EGC joue la vitrine sociale d’une politique avant tout financière. Que la seule entreprise à avoir consommé 100 % de son quota soit l’entreprise d’État en dit long sur les frictions logistiques et douanières subies par les autres — et la meilleure preuve d’équité ne sera pas une nouvelle déclaration, mais la publication des chiffres.
Sources : entretien d’Eric Kalala à l’Agence Ecofin (15 juillet 2026), ARECOMS via Fastmarkets et Bloomberg (septembre 2025-juin 2026), Agence Ecofin « Cobalt : les quotas stabilisent le marché, mais à quel prix » (18 mai 2026), Benchmark Mineral Intelligence, Reuters.