La visite de Xi Jinping au Caire, les 1er et 2 septembre 2026, a débouché sur le lancement de la troisième phase d’expansion de la zone industrielle sino-égyptienne de Suez, qui accueille déjà environ 200 entreprises. En arrière-plan, un déséquilibre massif : au premier semestre 2026, l’Égypte a importé pour 10,4 milliards de dollars de marchandises chinoises et n’en a exporté que 840,8 millions. Pour financer cet écosystème sans puiser dans ses rares dollars, Le Caire s’appuie sur un swap en yuans porté en juin de 18 à 30 milliards.
La Chine ne veut plus seulement vendre à l’Égypte. Elle veut y produire — et régler une part croissante de cette relation dans sa propre monnaie.
Une zone industrielle qui n’est plus expérimentale
La zone d’Aïn Sokhna, sur le golfe de Suez, est développée depuis 2008 par le groupe chinois TEDA (Tianjin Economic-Technological Development Area). Elle s’inscrit dans la Zone économique du canal de Suez (SCZone), créée par décret présidentiel en 2015 pour transformer les rives du canal en corridor industriel et logistique.
Les chiffres divergent selon la source, et les deux méritent d’être donnés. Les autorités égyptiennes évoquent « environ 200 entreprises » et « près de 4 milliards de dollars » d’investissements cumulés, pour quelque 10 000 emplois. TEDA, l’opérateur chinois de la zone, annonce de son côté 205 entreprises et plus de 4,7 milliards de dollars.
À l’ouverture des entretiens, Abdel Fattah al-Sissi a cité les énergies renouvelables, l’automobile, le textile et les fibres chimiques comme secteurs de la troisième phase. La feuille de route bilatérale y ajoute la construction navale, les équipements de dessalement, les semi-conducteurs, les centres de données et les minerais critiques.
Un protocole d’accord a par ailleurs été signé avec le fabricant de pneumatiques Linglong pour un complexe intégré d’environ 2 milliards de dollars et plus de 5 000 emplois, destiné au marché égyptien et à l’exportation vers l’Europe et les États-Unis, avec production locale d’intrants.
Un commerce à douze contre un
Le déséquilibre est le point dur du dossier. Selon l’agence statistique égyptienne CAPMAS, les échanges bilatéraux ont atteint 11,3 milliards de dollars au premier semestre 2026, en hausse de 21,5 % sur un an.
Mais la répartition est sans ambiguïté :
- Importations égyptiennes depuis la Chine : 10,4 milliards de dollars, dont 4,1 milliards de machines et équipements électriques, 1,2 milliard de véhicules et 930,7 millions de fer et d’acier.
- Exportations égyptiennes vers la Chine : 840,8 millions de dollars, dont 494 millions de carburants et huiles minérales, 150,6 millions de fruits et légumes, 76,4 millions de coton et fibres textiles.
Le rapport dépasse douze contre un, malgré une hausse de près de 200 % des exportations égyptiennes sur un an. La structure est celle d’un échange matières premières contre produits manufacturés.
Après les usines, la monnaie
Le second volet de l’accord est moins visible, et potentiellement aussi structurant. Le 3 juin 2026, la Banque populaire de Chine et la Banque centrale d’Égypte ont renouvelé pour trois ans leur accord de swap de devises et relevé son plafond de 18 à 30 milliards de yuans, soit environ 4,4 milliards de dollars.
Le mécanisme permet à la banque centrale égyptienne d’obtenir des yuans et de les mettre à disposition de son système financier pour des transactions avec la Chine, sans passer systématiquement par le dollar.
Deux précisions s’imposent. Ce n’est ni un don, ni un ajout automatique aux réserves de change : les tirages doivent être remboursés. Et cela ne signifie pas que les échanges sino-égyptiens sont « dédollarisés » — le dollar reste central dans le commerce international et dans le système financier égyptien.
Pourquoi Le Caire y tient
L’intérêt est immédiat : préserver une liquidité en dollars sous pression permanente, alors que le service de la dette extérieure attendu pour l’exercice 2026-2027 atteint 10 milliards de dollars.
L’Égypte est d’ailleurs pionnière sur ce terrain. Elle avait émis en octobre 2023 la première obligation « panda » — libellée en yuans, placée sur le marché chinois — d’un État africain.
La limite est tout aussi claire. Dans un commerce à douze contre un, l’Égypte aura toujours besoin de beaucoup plus de yuans que la Chine de livres égyptiennes. Le swap finance des importations chinoises ; il ne rééquilibre rien.
Suez comme laboratoire de la stratégie chinoise
Pékin, premier partenaire commercial de l’Afrique depuis plus d’une décennie, a annoncé la suppression des droits de douane sur les produits de 53 pays africains. La Chine cherche parallèlement à internationaliser sa monnaie par des swaps bilatéraux — Nigeria, Afrique du Sud, Égypte —, des centres de compensation en yuans et le règlement en monnaies locales. L’Angola est allé plus loin encore en faisant entrer le yuan dans les réserves obligatoires de ses banques.
Suez réunit tous ces instruments : zone industrielle, corridor logistique, financement en yuans, sur une voie d’eau par laquelle transite une part majeure du commerce entre la Chine et l’Europe — et dans un pays qui demeure l’un des premiers partenaires sécuritaires des États-Unis dans la région.
La question que Suez pose au continent
Pour les entreprises chinoises, la zone offre une combinaison rare : proximité d’une route maritime mondiale, accès aux ports, coûts compétitifs et positionnement entre trois ensembles commerciaux.
Pour l’Égypte, l’enjeu est de transformer cette implantation en emplois, en exportations et en transferts technologiques, plutôt qu’en plateforme d’assemblage alimentée par des composants importés de Chine. Les phases précédentes ont surtout produit pour le marché égyptien et la région, sans inverser la balance.
Le cas égyptien illustre à la fois l’attrait du modèle et sa contrainte : sans montée en gamme des exportations africaines vers la Chine, le yuan finance un déficit plus qu’il ne construit une réciprocité.