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Anthropic : un outil visant 25 millions de SIM au Mali

Vue aérienne de Bamako, où la plateforme décrite par Anthropic aurait été conçue

Un abonné — probablement un consultant indépendant établi à Bamako, selon l’évaluation de l’entreprise — aurait utilisé l’agent conversationnel Claude pour concevoir une plateforme d’interception visant environ 25 millions de cartes SIM au Mali. C’est l’un des cas africains du rapport sur les usages malveillants publié le 10 septembre 2026 par Anthropic, l’entreprise américaine qui édite ce modèle. Et une conclusion dérange plus que les chiffres : selon Anthropic, couper l’accès au modèle n’a pas arrêté la plateforme.

Ce rapport est publié par l’entreprise dont le produit a été détourné. Il est à la fois un acte de transparence et un exercice de communication. NotreAfrik n’a aucun moyen d’en vérifier le contenu de façon indépendante : les faits rapportés ci-dessous sont ceux qu’Anthropic affirme avoir établis, et aucun n’a été constaté par une juridiction.

Ce qu’Anthropic affirme avoir détecté en Afrique

Le document compte 154 pages et couvre les activités détectées entre décembre 2025 et août 2026. Le volet africain traité ici concerne la République démocratique du Congo, la République centrafricaine, le Kenya et le Mali.

En RDC, le rapport décrit une opération d’influence commerciale ayant diffusé 318 articles sur de faux sites d’actualité, avec des contenus soutenant les positions du gouvernement congolais dans le contexte des tensions avec le Rwanda et des accords miniers régionaux. Anthropic indique que la grande majorité des faux profils qui suivaient les comptes X du réseau étaient liés à la RDC.

L’entreprise affirme avoir relié cette opération à LKM Company, agence française de publicité numérique. Elle précise n’avoir identifié aucun commanditaire et n’avoir trouvé aucune preuve d’une direction gouvernementale.

En Centrafrique, le rapport décrit une opération coordonnée depuis Bangui par un acteur russophone, dont les contenus étaient diffusés par la radio Lengo Songo (98.9 FM) en coordination avec les médias d’État russes RT, Sputnik Afrique et TASS. Anthropic affirme avoir relié cet acteur à une structure nommée Politology, qu’elle évalue comme la branche d’influence d’Africa Corps et de Wagner passée sous le contrôle du service de renseignement extérieur russe. Cette évaluation est celle de l’entreprise ; elle n’est établie par aucune procédure judiciaire.

Au Kenya, le rapport décrit la préparation de faux messages présentés comme spontanés, en vue de l’élection générale de 2027. Anthropic juge la campagne plausiblement alignée sur la coalition au pouvoir, mais précise n’avoir trouvé aucune preuve d’une implication du gouvernement kenyan. La réserve est essentielle : « aligné sur » n’est pas « commandité par ».

Le cas malien est d’une autre nature

Au Mali, il ne s’agit pas de propagande mais de surveillance. Ce volet du rapport n’a pas pu être consulté dans le document primaire ; les éléments qui suivent proviennent de médias ayant eu accès au chapitre correspondant.

Selon ces reprises, un abonné qu’Anthropic évalue comme probablement un consultant indépendant basé à Bamako, travaillant probablement avec l’agence de sécurité de l’État, a utilisé le modèle pour concevoir une plateforme baptisée Lakana 360, destinée à couvrir les opérateurs mobiles du pays — soit environ 25 millions de cartes SIM. Ce nombre désigne des lignes, pas des personnes : une même personne peut détenir plusieurs cartes.

Les fonctions décrites sont précises : identifier une personne par sa voix à travers plusieurs cartes SIM différentes, signaler les utilisateurs de réseaux privés virtuels, et produire un dossier de renseignement sur un numéro de téléphone. Toujours selon ces reprises, le contrôle de mandat judiciaire aurait été retiré du seul module « dossier », à la demande de l’exploitant du système — l’utilisateur de la plateforme, et non un opérateur de téléphonie.

Selon Anthropic, la plateforme était déployée localement et l’une de ses couches collectait des données de télécommunications. Cela ne veut pas dire qu’une personne identifiée ait été surveillée : le rapport ne présente aucun cas individuel, et NotreAfrik n’en a constaté aucun.

Le point qui fragilise le modèle de régulation

Anthropic indique avoir banni le compte à l’origine de la plateforme. Mais celle-ci fonctionnerait localement sur d’autres modèles : le bannissement aurait donc interrompu le travail de conception, sans arrêter le système déjà déployé.

Si ce point est exact, il suffit à fragiliser le modèle de sécurité sur lequel repose l’essentiel de la régulation actuelle de l’intelligence artificielle. L’éditeur contrôle l’accès à son service, pas les artefacts produits grâce à lui. Un code écrit, une architecture conçue, une méthode documentée survivent à la fermeture d’un compte.

La modération par les fournisseurs est une barrière à l’entrée. Ce n’est pas un dispositif de démantèlement.

Ce qui change réellement : le coût de l’opération

La manipulation de l’opinion en Afrique n’a pas attendu l’intelligence artificielle générative. Ce qui change, c’est le coût.

Une ferme à trolls classique exigeait des dizaines de rédacteurs, une logistique, des salaires, un local. Un modèle de langage permet à quelques opérateurs de produire des milliers de contenus contextualisés, traduits et calibrés en quelques heures.

L’échelle monte, le coût s’effondre, et la détection se complique : des textes générés un par un ne partagent plus les marqueurs stylistiques qui trahissaient les campagnes de copier-coller.

La question de souveraineté

Reste le point le plus structurel, et il est inconfortable pour tout le monde.

C’est une entreprise américaine privée qui détecte, qualifie, documente et rend publiques des opérations d’ingérence visant des espaces informationnels africains. Elle décide du périmètre de ce qui est révélé, du niveau de détail, du calendrier de publication et du degré de nommage des acteurs impliqués.

L’entreprise indique partager ses renseignements avec des autorités et des partenaires industriels « lorsque cela est approprié », sans préciser lesquels ni selon quels critères. Il est donc impossible de savoir si les États africains concernés ont été informés avant la publication, ni ce qui leur a été transmis. Ce qui est certain, c’est qu’aucune autorité africaine ne décide de ce qui est publié, ni quand, ni avec quel niveau de détail.

Cela ne retire rien à l’intérêt du rapport : publier l’inventaire des abus commis avec son propre produit reste un choix rare. Mais un rapport d’entreprise choisit ce qu’il montre, et il n’est soumis à aucune vérification indépendante.

Pour les autorités africaines de cybersécurité et de régulation des communications, l’enjeu n’est donc pas de commenter ce document. C’est de se doter des moyens d’en produire un équivalent : capacités de détection, obligations déclaratives pour les plateformes opérant sur leur territoire, cadres juridiques permettant d’enquêter sur des prestataires établis à l’étranger. La question rejoint celle des infrastructures numériques du continent, que notre dossier sur l’IA africaine sous contrainte examine en détail — et celle des partenariats technologiques annoncés sans moyens de contrôle, comme le hub IA annoncé à Séoul.

Plusieurs États du continent se sont dotés d’agences de cybersécurité : la question n’est donc pas l’absence d’institutions. Sur ce dossier précis, en revanche, un constat tient sans généralisation : ces opérations ont été détectées, qualifiées et rendues publiques par l’éditeur du modèle détourné.

Sources et limites

  • Anthropic, rapport de renseignement sur les menaces, 10 septembre 2026. Les volets RDC, Centrafrique et Kenya ont été lus sur la page publique du rapport.
  • Le volet malien n’a pas pu être consulté en primaire, malgré deux tentatives. Le nom de la plateforme, le nombre de cartes SIM, le retrait du contrôle de mandat et la poursuite du fonctionnement sur d’autres modèles proviennent de reprises publiées entre le 10 et le 13 septembre 2026 par RFI, Africtelegraph et plusieurs médias spécialisés anglophones, dont les versions concordent sur ces points.
  • Aucune des imputations rapportées ici n’a été établie par une juridiction.

NotreAfrik a sollicité l’agence de sécurité de l’État malienne, le gouvernement malien, LKM Company et la structure désignée sous le nom de Politology. Cet article sera mis à jour au fur et à mesure des réponses.

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