Le tramway de Douala cherche ses financeurs : la Communauté urbaine de Douala (CUD) a lancé le 26 octobre 2026 un appel à investisseurs privés pour une ligne pilote d’environ 20 km, estimée à quelque 400 milliards de FCFA hors taxes. Mais le dossier, selon Investir au Cameroun qui l’a examiné, répond de deux façons contraires à la question centrale : qui paiera si les voyageurs ne viennent pas ? Dans le corps du texte, la ville et l’État offrent un filet de sécurité ; dans les annexes, l’investisseur porte seul le risque.
Ce que la CUD a publié le 26 octobre 2026
L’appel à manifestation d’intérêt n° 016/AMI/CUD/2026, signé par le maire de la ville, Roger Mbassa Ndine, selon Camer.be, a été mis en ligne le 29 octobre sur la plateforme d’appels d’offres dgMarket. Il vise un partenaire capable de financer, concevoir, construire, exploiter et entretenir l’ouvrage. Les candidatures sont attendues jusqu’au 25 février 2027.
La ligne relierait l’échangeur de Bekoko au carrefour de la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP) à Ndogsimbi, en passant par le pont sur le Wouri et le rond-point Deido. Elle serait à double voie, pour l’essentiel sur des emprises routières existantes. Le montant de 400 milliards, environ 610 millions d’euros, ne figure pas dans le communiqué municipal mais dans le corps détaillé de l’appel. C’est un budget indicatif, pas un financement acquis : aucun prêteur, aucun constructeur ni aucune convention n’est connu à ce jour.
Le privé paierait d’abord : 120 milliards de fonds propres
Les conditions d’entrée posées aux consortiums dessinent qui avance l’argent. Les candidats devraient apporter au moins 30 % de l’investissement en fonds propres, soit environ 120 milliards de FCFA sur la base du budget indicatif. Ils devraient joindre deux lettres d’intention fermes de banques ou d’institutions de financement du développement, précisant montants, durées et conditions.
Le modèle financier viserait une rentabilité interne supérieure à 12 %, calculée avec et sans les incitations fiscales prévues par la loi camerounaise. La concession durerait au moins 30 ans, dont environ 3 ans de travaux. L’investisseur se rembourserait sur la billetterie, la publicité et des activités annexes. Le schéma relève, dans les faits, du partenariat public-privé : la CUD dit d’ailleurs tirer les leçons d’une procédure antérieure qui n’avait guère attiré d’investisseurs, selon Camer.be.
Garanties du tramway de Douala : deux versions dans le même dossier
Le corps de l’appel prévoit un soutien public. Une garantie partielle de trafic serait déclenchée si la fréquentation tombait sous 70 % du scénario de référence, avec une contribution municipale plafonnée à 2 milliards de FCFA par an, inscrite au budget de la ville. La CUD solliciterait aussi des ministères de l’Économie et des Finances une subvention d’équilibre, plafonnée à 40 % des recettes prévues, limitée aux sept premières années et dégressive. Une annexe mentionne enfin une garantie optionnelle d’une institution de développement, plafonnée à 14 milliards de FCFA sur sept ans.
Plusieurs annexes disent l’inverse. L’annexe A6 ferait déclarer aux candidats qu’ils financeront « 100 % du CAPEX du Projet, sans aucune garantie de la CUD ni de l’État », le risque de trafic restant « à notre charge exclusive ». Une autre annexe interdirait de solliciter une garantie budgétaire ou de trafic, et la grille de recevabilité vérifierait qu’aucune garantie n’est demandée à la ville.
L’apport de la CUD varie de la même façon : une participation minoritaire au capital dans le corps du texte, une simple autorisation d’occupation du tracé et un bail d’environ cinq hectares pour le dépôt dans l’annexe A6. Aucun document ne montre que l’État ou une institution financière ait accepté les soutiens évoqués, relève Investir au Cameroun. Si la première version l’emportait, le contribuable porterait une partie du risque ; avec la seconde, l’investisseur exigerait sans doute un rendement ou des tarifs plus élevés.
Le risque de trafic, nœud du projet
Tout se joue sur la fréquentation. L’appel fixe des objectifs : au moins 750 000 passagers par jour à terme, sur un corridor d’environ 1,5 million de déplacements quotidiens tous modes confondus, et une rame toutes les quatre minutes en pointe. Le tarif viserait moins de 500 FCFA pour les trajets courts, avec un plafond indicatif de 1 000 FCFA hors taxes pour la ligne entière ; aucun prix définitif n’est arrêté.
Ces objectifs reposent sur des bases fragiles. Selon Camer.be, la procédure lancée par la CUD pour actualiser les comptages routiers destinés au tramway a été déclarée infructueuse, et aucune étude d’acceptabilité n’a été publiée. Le même site estime à environ 65 % la part des déplacements assurés par les taxis collectifs et les motos-taxis, concurrents directs. L’alimentation électrique est laissée aux candidats, sans estimation de coût.
La coordination avec le bus à haut niveau de service du Projet de mobilité urbaine de Douala, financé par la Banque mondiale, n’est pas documentée. Ce projet affiche lui-même un trou de financement de 104,6 milliards de FCFA, que l’État comble en partie en prenant la TVA à sa charge.
Dix ans d’annonces, et ce qui reste à trancher
L’historique incite à la prudence. Un protocole avait été signé en 2016 avec le consortium belgo-turc Iristone-Ilci pour une ligne pilote d’environ 18 km ; les travaux, annoncés pour 2019 puis pour 2023 par le maire en mars 2022, n’ont jamais commencé. Le sort de cet accord n’est pas précisé dans les sources consultées.
D’autres métropoles du continent sont plus avancées : à Abidjan, le métro atteint 65 % des travaux, pour une mise en service visée en 2029. À Douala, d’ici au 25 février 2027, deux pièces manquent pour que les candidats puissent chiffrer leur offre : une répartition des risques sans contradiction et une étude de trafic indépendante. Sans elles, chaque consortium intégrera l’incertitude dans le rendement qu’il exige, au risque de la reporter sur le prix du billet ou sur une garantie publique négociée plus tard.
L’enquête d’Investir au Cameroun, publiée le 30 octobre 2026, reste à ce jour la seule lecture publique détaillée du dossier : le texte de l’appel, hébergé sur une plateforme à accès restreint, n’a pas pu être consulté directement.