Dossier — Qui capte la valeur ? (épisode 2/6). Le voyage d’un kilo, du champ camerounais au rayon belge. Un kilo de café africain vert donne 820 grammes de café torréfié. En 2020, le planteur camerounais en tirait 46 centimes d’euro, sur les 8,11 € que le consommateur belge payait pour ce même kilo au rayon — 5,6 %. En 2024, il en tire 2,99 € sur 10,10 € : 29,6 %. Sa part a été multipliée par cinq en quatre ans. Ce n’est pas une victoire de négociation. C’est un effet de pénurie, et il se referme déjà.
Dans cet épisode
Le planteur touche presque tout du sac vert
Un tiers en 2020, trois quarts en 2024
Le kilo, maillon par maillon
Le prix belge n’a pas bougé pendant six ans
2026 : le mouvement s’inverse aux deux bouts
Le planteur touche presque tout du sac vert
Commençons par le résultat qui surprend, parce qu’il contredit ce qu’on attend d’une filière africaine d’exportation.
Le 3 mars 2026, le café robusta se négociait entre 1 600 et 1 650 FCFA le kilogramme bord champ au Cameroun, quand le prix FOB au port de Douala s’établissait à 2 074 FCFA. Le planteur encaissait donc entre 78 et 80 % de ce que l’exportateur touchait au navire.
En Ouganda, le même calcul donne davantage encore : le café FAQ se payait 12 000 à 13 000 shillings le kilogramme à la mi-août 2026, pour un indicateur d’exportation d’environ 3,81 dollars — soit 85 à 90 %.
Ces chiffres sont datés, et ils ne décrivent pas une propriété générale de la filière. Mais ils suffisent à poser la question de l’épisode : si le producteur récupère l’essentiel du prix du sac vert au port africain, comment se retrouve-t-il avec moins d’un tiers du paquet en rayon — et environ 5 % d’une capsule ?
Un tiers en 2020, trois quarts en 2024
Rapportons maintenant ce que touche le planteur, non plus au prix du port, mais au cours mondial. Le calcul change de nature, et c’est le cœur du dossier.
L’indicateur robusta de l’Organisation internationale du café, tel que publié par la Banque mondiale, valait 1,52 dollar le kilogramme en 2020 et 4,41 dollars en 2024. Converti aux taux de change annuels officiels d’Eurostat, cela donne 874 puis 2 677 FCFA.
Le prix bord champ camerounais, lui, était d’environ 300 FCFA en 2020 et de 1 959 FCFA en moyenne sur la campagne 2024-2025.
La part du planteur dans le cours mondial passe donc de 34,3 % à 73,2 %. D’un tiers à près de trois quarts, en quatre ans.
Une réserve méthodologique s’impose ici, et nous la posons plutôt que de l’enfouir : le point de 2020 est un relevé du mois de mai, pas une moyenne de campagne, alors que celui de 2024-2025 en est une. Les deux ne sont pas de même nature. L’ordre de grandeur du mouvement n’est pas en cause ; sa précision au point près, si.
Le kilo, maillon par maillon
Voici le voyage complet. Un kilogramme de café vert, qui perd 18 % de son poids à la torréfaction et devient 820 grammes en rayon.
Le prix de rayon retenu est celui du segment le moins cher : café moulu en paquet de 250 grammes, marques de distributeurs et enseignes de hard discount, relevé par Test-Achats. Ce choix est délibéré et il joue contre notre propre démonstration. Rapporter le prix producteur au paquet le moins cher du rayon donne au planteur la part la plus favorable possible. S’il ne capte qu’une fraction de celui-là, il en capte moins encore d’un paquet de marque — où sa part tombe à 20 %.
En 2020, avant le boom. Le consommateur belge paie 8,11 € pour les 820 grammes issus d’un kilo vert.
- Producteur camerounais : 0,46 € — 5,6 %
- Du champ au navire (collecte, usinage, export, fret) : 1,61 € — 19,9 %
- Valeur aval hors Afrique, non décomposée : 5,38 € — 66,3 %
- Accise belge : 0,21 € — 2,5 %
- TVA : 0,46 € — 5,7 %
En 2024. Le même kilo donne 10,10 € de dépense.
- Producteur camerounais : 2,99 € — 29,6 %
- Du champ au navire : 1,29 € — 12,8 %
- Valeur aval hors Afrique, non décomposée : 5,05 € — 49,9 %
- Accise belge : 0,21 € — 2,0 %
- TVA : 0,57 € — 5,7 %
Deux mouvements se lisent dans ce tableau, et le second est le plus intéressant.
Le premier : la part du producteur est multipliée par cinq.
Le second : le bloc aval recule, de 66,3 % à 49,9 % de la dépense. En valeur absolue il ne bouge presque pas — 5,38 € puis 5,05 €. Ce sont les mêmes coûts de torréfaction, d’emballage, de transport, de distribution et de marge. Ils n’ont pas augmenté avec le cours mondial : ils sont restés là où ils étaient, pendant que la matière première quadruplait.
Nous écrivons « valeur aval hors Afrique, non décomposée » et non « ce que captent les industriels européens », parce que nous ne savons pas comment ce bloc se répartit. Le distinguer sera l’objet d’un prochain épisode.
Le maillon intermédiaire, lui, est mesuré : la valeur du café africain à la frontière belge, calculée sur les statistiques douanières européennes, passe de 2,07 €/kg en 2020 à 4,28 €/kg en 2024.
Le prix belge n’a pas bougé pendant six ans
C’est le fait le moins visible du dossier, et peut-être le plus parlant.
L’indice des prix à la consommation du café en Belgique, base 100 en 2015, valait 100,4 en 2019, 100,8 en 2020 et 99,7 en 2021. Six ans après 2015, le café était donc moins cher qu’au point de départ.
Toute la hausse est postérieure : +14 % en 2022, +10 % en 2023, stable en 2024, +11,6 % en 2025.
Mettons les deux séries côte à côte. Entre 2020 et 2024, le cours mondial du robusta a été multiplié par 2,9. Le prix payé par le consommateur belge a augmenté de 25 %.
La transmission n’est donc pas seulement asymétrique en amont — où le planteur absorbe les baisses et capte les hausses selon la conjoncture. Elle est amortie en aval. Entre le champ et le rayon, quelque chose absorbe l’essentiel de la variation, dans un sens comme dans l’autre.
2026 : le mouvement s’inverse aux deux bouts
Il serait confortable de conclure que le planteur africain a gagné du pouvoir. Les six premiers mois de 2026 disent le contraire.
À la frontière belge, la valeur du café africain a culminé en 2025 à 6,06 €/kg sur le premier semestre. Sur les six premiers mois de 2026, elle est retombée à 5,47 € — dix pour cent de moins en un an.
La part africaine des entrées belges suit exactement la même courbe : 10,6 % des volumes au premier semestre 2024, 19,1 % en 2025, 14,3 % en 2026. L’Afrique gagne des parts quand le café est cher — les acheteurs vont alors chercher des origines qu’ils négligent en temps normal — et en reperd dès que les cours retombent.
Un pays fait exception, et il mérite d’être suivi : l’Ouganda a expédié 6,04 kilotonnes vers la Belgique sur le seul premier semestre 2026, contre 7,70 sur toute l’année 2024.
En amont, le même retournement. Le prix bord champ camerounais passe de 1 600-1 650 FCFA au 3 mars 2026 à 1 200-1 300 au 15 mai. Les deux extrémités de la chaîne redescendent ensemble.
Une donnée résume peut-être tout le reste : le volume total de café vert entré en Belgique n’a pratiquement pas varié — 135,4 kilotonnes au premier semestre 2024, 132,2 en 2025, 132,0 en 2026. Le Belge n’a pas réduit sa consommation quand le café a doublé. Il a payé.
Ce que le planteur camerounais a gagné entre 2020 et 2024, il ne l’a donc pas conquis. Il en a bénéficié parce que le café manquait et que les acheteurs se disputaient sa récolte. La pénurie se referme ; sa part avec elle. La question de ce dossier n’est pas de savoir combien il touche cette année — c’est de savoir ce qui, dans la chaîne, décide de sa part sans lui.
CAFÉ AFRICAIN — QUI CAPTE LA VALEUR ?
Une enquête Notre Afrik en six épisodes. Retrouvez tous les épisodes et le calendrier de publication sur la page du dossier. Prochain épisode : « Le bloc que personne ne décompose » — ce qui se passe entre le port européen et le rayon.
Méthode et réserves
Un kilogramme de café vert donne environ 820 grammes de café torréfié : la perte à la torréfaction est de 18 %. Tous les calculs de cet épisode partent de cette conversion.
Le prix de rayon est ancré sur un point mesuré — 3,08 € le paquet de 250 grammes en février 2024, soit 12,32 €/kg — et les autres années en sont déduites par l’indice officiel des prix à la consommation. Seul le point de février 2024 est observé.
Le prix bord champ camerounais de 2020 est un relevé de mai, non une moyenne de campagne. Celui de 2024-2025 en est une. Cette différence de nature est signalée là où elle intervient.
La part africaine des entrées belges n’est pas la part africaine de la consommation belge : Anvers réexpédie une large part du café qu’elle reçoit, et les statistiques douanières ne permettent pas de rattacher le café réexporté à son origine agricole. Aucun montant d’accise belge n’est donc attribuable au café africain.
Sources
Banque mondiale, Commodity Price Data (Pink Sheet), série « Coffee, Robusta (ICO) », moyennes annuelles en dollars par kilogramme.
Eurostat, Comext DS-045409 « EU trade since 1988 by HS2-4-6 and CN8 », déclarant Belgique, flux importation, code CN 090111 (café non torréfié, non décaféiné). Extraction du 5 septembre 2026, séries annuelles 2019-2024 et mensuelles janvier-juin 2026. Le code 090112 (décaféiné) est traité séparément et exclu de ces calculs.
Eurostat, indice des prix à la consommation harmonisé, poste COICOP CP01211 « Café », Belgique, base 100 en 2015.
Eurostat, ert_bil_eur_a, taux de change annuels moyens euro-dollar.
Test-Achats, relevé de prix en supermarchés publié le 5 mars 2024 : café moulu, paquet de 250 grammes, prix moyens des marques de distributeurs et des produits Aldi et Lidl.
Office national du cacao et du café (ONCC) et Système d’information des filières, Cameroun, pour les prix bord champ et FOB. Uganda Coffee Development Authority pour les prix ougandais.
Accise belge sur le café torréfié : 0,2502 euro par kilogramme. Taux de TVA appliqué : 6 %. Parité fixe : 1 euro = 655,957 FCFA.








