À fin décembre 2025, les établissements de monnaie électronique installés au Sénégal concentraient 29,7 % de l’encours régional de l’UEMOA, devant le Burkina Faso (25,9 %), la Côte d’Ivoire (23,5 %) et le Bénin (10,2 %). L’encours de l’Union a bondi de 35,2 % en un an, à 1 923,2 milliards de francs CFA. Mais le chiffre ne mesure ni les transactions ni les comptes : il dit combien d’argent reste sous forme électronique. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant.
Ce que mesurent réellement les 29,7 %
La précision n’est pas un détail de méthode, elle commande la lecture du classement. Selon les données 2025 de la Commission bancaire de l’UMOA, relayées par Le Soleil, l’encours émis par les établissements de monnaie électronique — les EME — a atteint 1 923,2 milliards de FCFA à fin décembre 2025, contre 1 422,6 milliards un an plus tôt.
L’encours mesure un stock : la monnaie électronique inscrite sur les portefeuilles à une date donnée, couverte par des sommes cantonnées par les EME auprès des banques de l’Union. Il ne dit pas combien d’opérations ont été réalisées pendant l’année. Appliquée au total régional, la part sénégalaise représente un ordre de grandeur d’environ 571 milliards de FCFA — une estimation arithmétique à partir des données publiées, et non un montant national communiqué comme tel.
Le Sénégal ne réalise donc pas nécessairement 29,7 % des transactions de l’Union, et ne détient pas 29,7 % de ses comptes. Il concentre près du tiers de l’argent électronique qui y stationne.
Un marché régional qui accélère
Le nombre de comptes ouverts auprès des EME de l’UEMOA est passé de 154,6 millions à fin 2024 à 172,9 millions à fin 2025, en hausse de 11,9 %. Le volume des opérations a progressé de 14,5 % en 2025, à 11,761 milliards de transactions, et leur montant de 31,4 %, à 164 169 milliards de FCFA.
La monnaie électronique s’est ainsi imposée comme le principal moteur de l’inclusion financière régionale : en 2024, elle contribuait à hauteur de 57,2 % au taux global d’inclusion, qui atteignait 73,6 %. Le contraste avec la banque classique est saisissant — le taux de bancarisation de l’UEMOA est retombé à 25,2 % après la fermeture de millions de comptes dormants, selon la Banque africaine de développement. Trois adultes sur quatre restent hors du circuit bancaire formel.
Les deux tiers des comptes ne servent à rien
C’est la réserve que les communiqués ne mettent pas en avant. Sur les 172,9 millions de comptes ouverts, 60,6 millions seulement étaient actifs à fin 2025, soit 35,1 %. Autrement dit, 112,3 millions de comptes — 64,9 % du total — dormaient.
Le nombre de portefeuilles créés ne mesure donc pas la profondeur du marché. L’indicateur de maturité sera ailleurs : combien de comptes servent réellement, quelle part des transactions reste entièrement numérique, et quelle proportion des paiements du quotidien quitte les espèces.
Pourquoi le Sénégal est devant
Au 28 février 2026, la BCEAO recensait cinq établissements de monnaie électronique agréés dans le pays : Orange Finance Mobiles Sénégal, Mobile Cash avec Free Money, Wave Digital Finance, QuickPay et TouchPoint Financial Services — auxquels s’ajoutent plusieurs partenariats entre banques et opérateurs.
Cette densité a nourri une concurrence tarifaire ouverte depuis 2018. L’arrivée de Wave a bousculé les modèles de prix du marché sénégalais et contraint les opérateurs historiques à s’aligner, produisant un coût d’usage parmi les plus bas de la région — donc une adoption plus rapide. Ce n’est pas une politique publique qui explique d’abord le leadership sénégalais, c’est une guerre des prix entre acteurs privés. Le leadership ne se réduit pas pour autant à un seul acteur : adoption du mobile money, paiements marchands, transferts entre particuliers et services associés y contribuent ensemble.
Le prochain enjeu : que l’argent reste numérique
Un portefeuille utilisé pour recevoir un transfert puis retirer immédiatement les fonds en espèces n’est qu’un canal de transfert. Lorsque le même argent règle un commerçant, une facture ou un service sans repasser par le cash, le portefeuille devient une infrastructure de paiement.
Les données régionales montrent ce basculement : en 2024, le nombre de points marchands acceptant les paiements électroniques dans l’UEMOA a plus que doublé, notamment sous l’effet du déploiement des QR codes — un chantier que la CEMAC mène en parallèle avec son propre QR code commun. La BCEAO a par ailleurs lancé la phase opérationnelle d’une plateforme de paiement instantané interopérable entre comptes bancaires, portefeuilles électroniques et systèmes financiers décentralisés, dont nous avons décrit l’articulation avec le système panafricain PAPSS.
L’interopérabilité n’est pas neutre pour les positions acquises. Un marché où chaque opérateur exploite son propre réseau produit des rentes : transférer de Wave vers Orange Money coûte plus cher que de rester dans le même écosystème. Supprimer cette friction rogne mécaniquement une partie de l’avantage des acteurs dominants.
Le Sénégal domine aussi la microfinance
Selon le même rapport de la Commission bancaire, les institutions de microfinance sénégalaises détenaient 26,5 % des actifs régionaux à fin 2025, soit 1 234,3 milliards de FCFA, devant la Côte d’Ivoire (1 226,7 milliards, 26,3 %) et le Burkina Faso (889,4 milliards, 19,1 %). À eux trois, ces marchés regroupent 71,9 % des actifs de microfinance de l’Union. Le Sénégal comptait 81 structures recensées et 2,28 millions de comptes, en progression de 15,2 % sur un an.
Ce que la croissance des encours ne dit pas
Une dernière observation dépasse le cas sénégalais : la croissance des encours ne garantit pas celle des revenus. MTN Cameroun a rapporté au premier semestre 2026 un ralentissement de ses revenus de fintech — hausse limitée à 4,3 % à change constant, recul de 0,3 % en monnaie de présentation — qu’il attribue à l’intensification de la concurrence sur les retraits et les transferts entre particuliers, au Cameroun mais aussi en Côte d’Ivoire, au Ghana et en Ouganda.
Plus le marché mûrit et s’ouvre, plus les marges unitaires se compriment. C’est une bonne nouvelle pour l’usager, moins pour les opérateurs — et cela pose la question de ce qui financera la prochaine phase d’investissement. L’Afrique de l’Ouest construit vite ses tuyaux de paiement ; elle avance beaucoup plus lentement sur ceux de son épargne, comme le montre le sort réservé aux transferts de la diaspora, abondants mais rarement transformés en investissement.








