Les opérations ont démarré le 11 novembre 2025, le premier chargement est parti en décembre, et plus de 600 kilomètres de voie ferrée transguinéenne relient désormais le sud-est du pays à l’Atlantique. À pleine capacité, Simandou doit exporter jusqu’à 120 millions de tonnes de minerai de fer par an. En 2026, la Guinée en exportera entre 15 et 20 millions. L’écart entre ces deux chiffres est le vrai sujet.
Quatre blocs, deux consortiums, 8,6 milliards de dollars
Le complexe repose sur quatre blocs. Les blocs 1 et 2 relèvent du Winning Consortium Simandou (WCS), au sein duquel Baowu Resources — premier producteur mondial d’acier — a porté sa participation de 49 % à 51 % fin janvier 2026. Les blocs 3 et 4 sont exploités par SimFer, coentreprise menée par l’anglo-australien Rio Tinto avec le chinois Chinalco, premier producteur mondial d’aluminium. L’État guinéen détient 15 % du projet.
L’engagement financier est documenté. Selon les états financiers de Rio Tinto, la dépense totale sur le périmètre mine, rail et port de SimFer atteint 8,6 milliards de dollars — 5,1 milliards pour la mine, 3,5 milliards pour les infrastructures. La part propre du groupe s’élève à 4,6 milliards, auxquels s’ajoutent 1,6 milliard engagés sur le périmètre WCS.
Rio Tinto estime les réserves des blocs 3 et 4 à environ 1,5 milliard de tonnes, avec des réserves prouvées et probables titrant 65 à 66 % de fer. La mine SimFer seule vise 60 millions de tonnes par an ; les 120 millions correspondent à l’ensemble SimFer-WCS après montée en puissance, pas à une seule exploitation.
Où en est réellement Simandou Guinée
En août 2026, SimFer indiquait la mine achevée à 77 % et les infrastructures portuaires à 85 %, le réseau ferroviaire commun ayant été entièrement mis en service au premier trimestre. Le port SimFer doit encore entrer en service au premier trimestre 2027.
Une première cargaison complète a été expédiée début février 2026 et est arrivée en Chine en mars. Les estimations de S&P Global de janvier 2026 tablaient sur des exportations guinéennes de 15 à 20 millions de tonnes en 2026, avant 40 à 50 millions en 2027 — soit, pour la première année, entre 12 % et 17 % de la capacité nominale annoncée.
Le projet a par ailleurs connu un accident mortel le 14 février 2026 sur le site de SimFer à Nzérékoré, coûtant la vie à un employé d’une entreprise sous-traitante. Le directeur général de Rio Tinto, Simon Trott, s’était rendu en Guinée dans la semaine.
Les géants restent hors d’atteinte en volume
La comparaison remet le projet à sa place. Vale a produit 336 millions de tonnes de minerai de fer en 2025. Rio Tinto en a produit 327,3 millions dans le seul Pilbara australien la même année, et en a expédié 326,2 millions depuis cette région. BHP a déclaré 262,98 millions de tonnes sur l’exercice clos en juin 2025, dont 256,6 millions au titre de sa quote-part dans Western Australia Iron Ore. Fortescue a franchi en juin 2026 le seuil de 200 millions de tonnes expédiées sur douze mois.
Ces chiffres ne reposent ni sur le même exercice comptable ni sur la même définition — production ici, expéditions là. Ils valent comme ordres de grandeur, pas comme classement.
L’ordre de grandeur suffit pourtant à trancher : 15 à 20 millions de tonnes en 2026 ne bousculent rien. Même à 120 millions à terme, la Guinée se situerait au niveau d’un producteur majeur, pas d’un acteur dominant.
Ce que Simandou apporte n’est pas le tonnage
C’est la teneur. Un minerai à 65-66 % de fer permet de produire davantage de métal pour une quantité donnée de matière et réduit certains besoins de traitement — un avantage dans une sidérurgie sous pression pour abaisser ses émissions. Rio Tinto présente explicitement le minerai guinéen comme un élément de son portefeuille destiné à accompagner la décarbonation de l’acier.
La présence de Baowu et de Chinalco dit le reste. Pékin cherche une source d’approvisionnement supplémentaire pour des importations largement dépendantes de l’Australie et du Brésil. Cette diversification ne renverse pas les parts de marché ; elle donne aux sidérurgistes une option de plus dans leurs négociations avec les mineurs historiques.
Le calendrier, voilà le problème
Un élément change la lecture du dossier. Selon BMI, filiale de l’agence Fitch, la production mondiale de minerai de fer devrait progresser de 2,2 % par an en moyenne entre 2026 et 2030, pour atteindre 3,04 milliards de tonnes — une accélération par rapport au rythme de 1,2 % des cinq années précédentes. Cette croissance est tirée par les producteurs déjà établis en Australie, au Brésil, en Inde et en Chine.
Or la demande dépend massivement de la Chine, dont la croissance sidérurgique montre des signes d’essoufflement. Les cours du minerai à teneur de 62 % ont oscillé autour de 100 dollars la tonne en 2025, comme l’année précédente.
Simandou Guinée arrive donc sur un marché où l’offre accélère et où le principal consommateur ralentit. C’est la configuration qui a mis en difficulté le lithium malien, dont la Russie a pris le contrôle au moment où le marché se retournait. Une nuance s’impose toutefois : le fer est un marché mature, à volatilité relative plus faible, où les producteurs à bas coût survivent aux creux. La question n’est pas de savoir si Simandou produira, mais à quelle marge.
Pour Conakry, l’enjeu est ailleurs
Le pays détient 15 % du projet et percevra redevances et impôts. Il hérite surtout d’actifs qui survivront à la mine : un chemin de fer transguinéen de plus de 600 kilomètres et un port en eau profonde. La gouvernance de la Compagnie du TransGuinéen et les conditions d’accès au rail pèseront donc autant que le tonnage extrait — c’est le même enjeu que sur le corridor de Lobito, où la RDC vient de concéder 1 004,5 km de voie pour trente ans.
Le contraste social reste brutal. Selon la Banque mondiale, 3,7 millions de Guinéens sur 15,1 millions vivent avec moins de 4,20 dollars par jour, et 43,7 % de la population se situe sous le seuil national de pauvreté. Le 23 août 2026, l’effondrement de la décharge de Dar-es-Salam à Conakry a fait une trentaine de morts.
Richesse du sous-sol et gestion urbaine relèvent de budgets distincts. Mais l’écart entre plusieurs milliards de dollars investis dans le sud-est et une décharge qui s’effondre sur des habitations dans la capitale est le terrain sur lequel les Guinéens jugeront cette décennie minière. C’est la question que nous posons filière après filière, du café africain au minerai : qui capte la valeur, et où elle s’arrête.
Trois indicateurs y répondront : le volume effectivement exporté en 2027 rapporté aux 40 à 50 millions de tonnes projetés, la part des recettes captée par l’État, et l’usage fait du rail et du port au-delà du minerai.








