Le lithium du Mali a changé de statut. Après l’entrée en production des mines de Goulamina et de Bougouni, largement adossées à des capitaux chinois, le ministère malien des Mines projette une production combinée d’environ 590 000 tonnes de concentré de spodumène en 2026.
De nouveaux acteurs cherchent désormais à prendre position. La Russie, à travers Uranium One, filiale de Rosatom, poursuit ses travaux d’exploration. L’australien First Lithium vient d’obtenir le renouvellement de deux permis. Le rapport de forces se déplace — sans que la question centrale, elle, ait bougé.
Le Mali est déjà un pays producteur
Il y a quelques années encore, le lithium malien appartenait à la catégorie des promesses minières. Ce n’est plus vrai.
La mine de Goulamina, dans la région de Bougouni, inaugurée en décembre 2024, a fait entrer le pays dans le cercle des producteurs de spodumène. Elle est exploitée par Lithium du Mali SA, détenue à 65 % par le groupe chinois Ganfeng Lithium et à 35 % par l’État malien.
Une deuxième exploitation, la mine de Bougouni, a renforcé la filière. Le projet associe notamment Kodal Minerals, le chinois Hainan Mining et l’État malien.
Si la projection gouvernementale de 590 000 tonnes se réalise, le Mali se placerait parmi les principaux producteurs africains de lithium.
L’avance chinoise ne tient pas qu’au capital
Ganfeng Lithium contrôle l’opérateur de Goulamina. Hainan Mining détient la majorité de Kodal Mining UK, structure partenaire du projet de Bougouni. Mais la position chinoise ne se réduit pas à des parts sociales.
Le concentré produit au Mali est exporté vers la Chine dans le cadre d’un accord d’enlèvement conclu avec Hainan Mining. Kodal Minerals indiquait en juillet que la mine avait produit 26 174 tonnes sèches de concentré au deuxième trimestre 2026, portant la production annuelle à 53 195 tonnes. Un quatrième chargement d’environ 24 200 tonnes a quitté le port ivoirien de San Pedro le 11 juillet à destination de Hainan.
Autrement dit, la Chine ne se contente pas d’explorer. Elle finance, produit, achète et transforme dans sa propre chaîne industrielle. C’est une position intégrée, pas une participation.
Ce que fait réellement la Russie
Uranium One Group, filiale du groupe nucléaire public russe Rosatom, dispose d’un permis de recherche sur le projet de Bougoula. Le gouvernement malien avait annoncé en 2024 le renouvellement de ce permis dans le cadre d’une opération avec Moketi Mining. En mai 2026, Rosatom a indiqué que les premiers résultats d’exploration confirmaient le potentiel en lithium de la zone.
Une distinction s’impose ici, et elle est décisive. Les travaux russes relèvent de l’exploration. Ils ne constituent pas une décision d’investissement industriel comparable aux mines déjà opérationnelles de Goulamina et Bougouni.
Présenter Rosatom comme un exploitant de lithium au Mali serait inexact.
First Lithium franchit une étape administrative
Le Conseil des ministres malien a approuvé le 21 août 2026 le renouvellement de plusieurs permis de recherche, parmi lesquels les permis de Gouna et Faraba détenus par Intermin Lithium SARL, filiale de l’australien First Lithium. Ces permis couvrent des zones du sud du pays, dans les secteurs de Kolondiéba et Bougouni.
Le renouvellement conditionnait la poursuite des travaux et la publication attendue d’une première estimation de ressources. Il ne signifie pas qu’une mine ouvrira. Il signifie que la carte du lithium malien continue de s’élargir au-delà des projets contrôlés par des groupes chinois.
Ce que la concurrence peut rapporter à Bamako
Un secteur dominé par un seul partenaire réduit mécaniquement les alternatives d’un État producteur. L’arrivée d’acteurs russes et australiens crée de la concurrence pour l’accès aux permis.
Cette concurrence peut renforcer la capacité de négociation du Mali sur la participation publique, la fiscalité, le contenu local, les infrastructures et la formation. Le nouveau cadre minier malien vise précisément à augmenter la part des retombées conservées dans le pays : dans les deux mines opérationnelles, l’État détient désormais 35 % du capital.
La question que la nationalité des investisseurs n’aborde pas
C’est ici que le débat se déplace, et le compte des drapeaux devient secondaire.
Les projets maliens produisent du concentré de spodumène destiné à l’exportation. Or les étapes les plus rémunératrices de la chaîne du lithium interviennent plus loin : conversion chimique, matériaux actifs, cellules de batteries, assemblage.
En exportant du concentré, le Mali captera les revenus miniers, les taxes, les dividendes et les emplois d’extraction. La valeur industrielle, elle, continuera d’être créée ailleurs. C’est le schéma que le continent connaît du cacao au cobalt.
La filière malienne est jeune, et les choix structurants ne sont pas figés. Mais transformer localement du lithium exige de l’électricité fiable, de l’eau, des compétences industrielles, des financements et un environnement stable sur la durée.
L’enclavement reste le point faible
Le concentré produit à Bougouni parcourt plusieurs centaines de kilomètres avant d’atteindre un port. Kodal Minerals utilise le corridor vers San Pedro, en Côte d’Ivoire.
Cette dépendance renchérit les coûts et rend la compétitivité de la filière tributaire de routes, de frontières et de ports situés hors du territoire malien. Le problème n’est pas propre au lithium : une analyse de la Banque mondiale a montré qu’un seul régime national restrictif suffit à annuler le bénéfice d’un corridor entier.
Le développement minier malien pose donc aussi une question d’intégration régionale.
Une compétition qui dépasse le Mali
La bataille autour du lithium malien est un fragment d’une compétition géo-économique plus vaste. La Chine domine plusieurs segments mondiaux de la chaîne des batteries. Les États-Unis, l’Union européenne et la Russie cherchent à sécuriser leur accès aux minerais critiques. Les pays africains producteurs deviennent des partenaires courtisés.
Le mouvement dépasse le Mali : la production africaine de lithium a été multipliée par vingt-six en cinq ans. Et le continent détient environ 30 % des réserves mondiales de minerais critiques, ce qui en fait un terrain de la rivalité sino-américaine.
Les nouveaux entrants ne sont pas en mesure de déloger la présence chinoise : celle-ci dispose de mines, de financements, de contrats d’achat et de débouchés industriels. Les autres en sont au stade de l’exploration.
Pour Bamako, le succès ne se mesurera pas au nombre de drapeaux étrangers autour de ses gisements. Il se mesurera à ce que la compétition aura produit en investissements, en emplois, en infrastructures et en recettes publiques. Posséder du lithium est un avantage. Savoir négocier ce qu’on en fait en est un autre.








