La ZLECAf a confié à une société nigériane le financement et le déploiement d’un système douanier numérique commun à 50 pays africains : une concession de vingt ans, chiffrée à 3,1 milliards de dollars, signée à Abuja dans la nuit du 5 au 6 août 2026. Ni le calendrier ni les modalités de rémunération du concessionnaire n’ont été précisés.
L’accord
Le secrétariat de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et la société Bergmans Security Consultants and Supplies Ltd ont posé les bases d’un partenariat public-privé de vingt ans pour l’AfCFTA Customs Modernisation Project (ACMP), estimé à 3,1 milliards de dollars.
Le montage prévoit que le partenaire privé mobilise lui-même les ressources nécessaires au déploiement d’une infrastructure numérique et physique destinée à moderniser et connecter les administrations douanières des États participants. Le dispositif sera opéré par AfriTrade CMP, filiale de Bergmans.
La signature d’Abuja fait suite à un protocole d’accord conclu début août à Lagos, en marge du Digital Trade Forum 2026.
Le problème que cela cherche à résoudre est réel
Il faut le dire d’emblée : l’obstacle visé existe, et il est massif. Les administrations douanières africaines sont numérisées à des degrés très différents, avec des plateformes qui ne communiquent pas entre elles. Un conteneur qui traverse trois frontières peut être ressaisi trois fois, dans trois systèmes distincts, avec trois formats de documents.
C’est un des freins les plus concrets au commerce intra-africain — plus concret, souvent, que les droits de douane eux-mêmes. Un tarif préférentiel ne sert à rien si le dédouanement prend six jours.
L’ambition annoncée n’est d’ailleurs pas de remplacer les logiciels nationaux par une application unique, mais de créer une couche d’interopérabilité permettant à des systèmes différents d’échanger leurs données. C’est techniquement la bonne approche : elle n’oblige aucun État à jeter son système.
La vraie question : qui paie, et comment ?
C’est ici que le dossier devient opaque, et c’est le point sur lequel les deux dépêches convergent : les modalités de rémunération du concessionnaire ne sont pas précisées.
Dans une concession, le partenaire privé avance l’investissement et se rembourse ensuite sur l’exploitation. La question est donc de savoir sur quoi. Trois modèles existent, et ils n’ont pas du tout les mêmes conséquences.
Une redevance payée par les États sur leur budget : le coût est visible, négocié, et pèse sur les finances publiques. Une commission prélevée sur chaque transaction douanière : le coût devient un prélèvement sur le commerce lui-même, donc un renchérissement des échanges que la ZLECAf est censée fluidifier. Ou une rémunération assise sur les recettes douanières collectées : le concessionnaire devient alors intéressé au niveau de la taxation.
Sur vingt ans et 3,1 milliards de dollars, ce choix n’est pas un détail contractuel. C’est la question centrale.
Souveraineté des données
Un système douanier commun signifie qu’un opérateur privé unique voit passer les flux commerciaux de 50 pays : qui exporte quoi, vers où, en quelle quantité, à quel prix. C’est l’une des informations économiques les plus sensibles qu’un État détienne.
Les questions à poser sont simples et n’ont pas encore de réponse publique. Où résident les données ? Qui en est propriétaire ? Que devient l’infrastructure au terme des vingt ans ? Un État peut-il se retirer, et à quelles conditions ?
Trois marqueurs à surveiller
La publication du modèle économique. Tant qu’il n’est pas connu, l’évaluation du projet est impossible.
L’adoption effective par les États. Un accord signé par un secrétariat continental n’engage pas mécaniquement 50 administrations douanières, dont plusieurs ont investi récemment dans leurs propres plateformes.
L’articulation avec l’existant. Plusieurs pays utilisent des systèmes déjà déployés et amortis. La couche d’interopérabilité doit s’y greffer, pas les concurrencer.
L’enjeu dépasse la technique : les écarts de traitement douanier entre pays voisins sont déjà une réalité, comme le montre l’application par la Côte d’Ivoire de son accord bilatéral avec l’Union européenne. Et une part considérable du commerce régional échappe aujourd’hui à toute statistique, comme l’illustre le commerce céréalier ouest-africain. Un système douanier commun agirait précisément sur ces deux angles morts — à condition d’être adopté.