Le ministre sud-africain des Relations internationales, Ronald Lamola, a été reçu à Abuja le 27 juillet 2026 pour désamorcer la crise ouverte par les violences xénophobes visant les ressortissants nigérians. Les deux pays échangent 2,3 milliards de dollars de marchandises par an. Le Parlement nigérian menace désormais d’utiliser ce lien comme levier.
La xénophobie en Afrique du Sud a cessé d’être un dossier consulaire. Elle est devenue un risque économique pour les deux premières puissances du continent. Les dernières attaques ont fait au moins quatre morts et provoqué l’évacuation de 1 490 Nigérians, selon le gouvernement du Nigeria. Selon le ministre d’État nigérian aux Affaires étrangères, Sola Enikanolaiye, 98 Nigérians ont été tués dans ces violences depuis 2022 — un chiffre attribué à Abuja, qu’aucune source officielle sud-africaine consultée ne confirme.
La délégation sud-africaine, dépêchée par le président Cyril Ramaphosa, n’a pas trouvé un interlocuteur conciliant. Sola Enikanolaiye a mis en cause l’inaction de certains policiers sud-africains face aux violences, allant jusqu’à soulever la question d’une possible complicité des autorités. La position nigériane ne conteste pas le droit de Pretoria de poursuivre les Nigérians impliqués dans des activités criminelles : elle exige qu’ils soient jugés plutôt que livrés à la violence populaire.
À l’issue des discussions, les deux délégations sont convenues de désamorcer les discours susceptibles d’attiser les tensions. Pretoria s’est engagée à poursuivre les auteurs des violences. Abuja compile les demandes d’indemnisation liées aux pertes de biens et réclame un mécanisme d’alerte précoce ainsi qu’une présence policière renforcée dans les zones à risque.
La xénophobie en Afrique du Sud met en jeu 2,3 milliards de dollars
C’est ici que le dossier bascule du registre diplomatique au registre économique. Selon les données de Trade Map citées par l’Agence Ecofin, le commerce bilatéral a atteint 2,3 milliards de dollars en 2024. Le Nigeria a exporté pour 1,97 milliard de dollars vers l’Afrique du Sud, dont 96,6 % de pétrole brut. Les ventes sud-africaines n’ont totalisé que 380 millions de dollars, entre polymères, véhicules utilitaires, fruits, accumulateurs électriques et produits chimiques.
Les investissements racontent l’histoire inverse. Environ 120 entreprises sud-africaines sont présentes au Nigeria, contre quelque 350 encore comptabilisées dans les années 2010, après le départ de groupes comme Shoprite, Game et Sasol. Le reflux n’a pas effacé l’essentiel : MTN Nigeria est le plus grand marché du groupe sud-africain, avec 87,3 millions d’abonnés fin 2025 pour un chiffre d’affaires de 5 200 milliards de nairas, soit 3,8 milliards de dollars. Dans la banque, Stanbic IBTC, contrôlé par Standard Bank, affichait 8 620 milliards de nairas d’actifs, environ 6,3 milliards de dollars, ce qui le place parmi les dix premières banques du pays.
L’asymétrie est donc double et inversée. Pretoria vend peu au Nigeria mais y investit lourdement ; Abuja exporte massivement mais possède peu en Afrique du Sud. En cas d’escalade, ce sont les actifs sud-africains au Nigeria qui sont exposés, pas l’inverse. Les Nigérians présents en Afrique du Sud, eux, sont exposés comme individus : commerçants, travailleurs, étudiants. Une tribune de l’universitaire Adekeye Adebajo estime leur nombre à environ 500 000, une estimation qui ne provient d’aucun recensement officiel récent.
Le précédent de 2019 et la tentation de la rétorsion
Ce scénario a déjà été joué. En 2019, des manifestants nigérians avaient pris pour cible des magasins Shoprite et des installations MTN, contraignant les deux groupes à fermer temporairement certains sites. Abuja avait rappelé son ambassadeur et boycotté le Forum économique mondial organisé au Cap, tout en appelant la population à épargner les sociétés employant majoritairement des Nigérians.
En 2026, les propositions sont montées d’un cran. En mai, le sénateur Adams Oshiomhole a proposé de nationaliser MTN, tandis que la Chambre des représentants recommandait d’envisager une suspension temporaire des permis accordés aux entreprises sud-africaines. En juillet, des sénateurs ont suggéré d’utiliser les bénéfices de ces entreprises pour indemniser les victimes.
Aucune de ces propositions n’a été adoptée : la majorité privilégie encore la voie diplomatique. Mais la mémoire de l’amende record infligée à MTN Nigeria en 2015 rappelle que le levier réglementaire existe et qu’il a déjà servi. Le Nigeria a par ailleurs intérêt à éviter la logique de responsabilité collective : s’en prendre à des filiales sud-africaines ne protège pas les ressortissants menacés et peut détruire des emplois locaux.
L’échéance de 2027 change le calcul
Un facteur nouveau pèse sur l’équation : le scrutin présidentiel nigérian de 2027. À l’approche d’une campagne, la défense des ressortissants à l’étranger est un thème sans coût politique et à fort rendement émotionnel. Plus les images de violences circulent, plus la voie diplomatique devient difficile à tenir pour l’exécutif d’Abuja.
Le dossier dépasse d’ailleurs le seul couple Abuja-Pretoria. Le Ghana a rapatrié au moins 926 ressortissants et les deux capitales ouest-africaines réclament désormais une réponse continentale : la question a été inscrite à l’ordre du jour du prochain sommet de l’Union africaine. Le gouvernement sud-africain insiste, lui, sur la distinction entre lutte contre l’immigration irrégulière et xénophobie — une distinction juridiquement nécessaire, mais politiquement fragile quand des groupes d’autodéfense bloquent l’accès à des cliniques. Un comité interministériel sud-africain a indiqué le 26 juin 2026 que 89 dossiers liés à l’ordre public ou à l’incitation avaient été ouverts au 21 juin, contre 53 une semaine auparavant.
Reste la mise en œuvre. Un mécanisme d’alerte précoce, des poursuites effectives et un dispositif d’indemnisation constitueraient des marqueurs vérifiables. À défaut, la prochaine flambée trouvera le même dispositif diplomatique et les mêmes propositions de rétorsion, avec une opinion publique nigériane un an plus proche des urnes. Le risque n’est plus seulement humanitaire : il touche désormais l’économie sud-africaine elle-même, au moment où les deux pays cherchent par ailleurs à cofinancer des projets continentaux comme le gazoduc reliant le Nigeria au Maroc. Le décompte officiel des évacuations est publié par le ministère nigérian des Affaires étrangères.







