Le contraste résume à lui seul la révolution financière en cours en Afrique de l’Ouest. « Dans notre zone monétaire, la bancarisation stricte reste autour de 25 % alors que l’inclusion financière par le mobile dépasse déjà 70 % », observe Audrey Koffi, dont les propos recueillis par Financial Afrik éclairent la mutation d’un modèle où le mobile a court-circuité la banque traditionnelle. Un écart qui n’est pas un problème, mais la carte d’un immense potentiel de croissance.
Deux chiffres, une bascule historique
L’écart entre 25 % et 70 % raconte une inversion. Pendant des décennies, la banque classique a fonctionné selon une logique d’exclusion de fait : agence physique, justificatifs, revenus formels, délais — autant de barrières infranchissables pour la majorité d’une population travaillant dans l’informel. Résultat : un taux de bancarisation stricte qui plafonne autour de 25 % dans l’UEMOA. Le mobile money a fait sauter ces verrous en inversant la logique — c’est le service qui va vers le client, via un simple téléphone. En quelques années, l’inclusion financière par le mobile a dépassé 70 %, atteignant des populations que le système bancaire n’avait jamais touchées. Le téléphone a réussi là où l’agence bancaire avait échoué.
« Nous avons inversé la logique »
Audrey Koffi resitue cette bascule dans l’expérience concrète d’Orange Bank Africa et de sa solution de crédit instantané Tik Tak. « La banque classique demandait au client de venir à elle : une agence, des justificatifs, des délais, des revenus formels. Nous avons inversé la logique », explique-t-elle. Le crédit instantané par mobile illustre ce renversement : plus besoin de dossier lourd ni de revenus prouvés par bulletin de salaire, l’historique des transactions mobiles servant à évaluer la solvabilité. Cette approche fondée sur la donnée comportementale, plutôt que sur les critères formels hérités de la banque occidentale, est au cœur de la révolution de l’inclusion financière africaine.
Un marché à l’immense marge de progression
L’écart entre bancarisation et inclusion mobile n’est pas seulement un constat : c’est un gisement. « La marge de progression est immense », souligne Audrey Koffi, qui affiche l’ambition de faire d’Orange Bank Africa « l’acteur de référence de l’inclusion financière dans l’UEMOA ». Cela passe par trois leviers : l’approfondissement des marchés existants, la poursuite de l’expansion régionale, et l’élargissement de la gamme au-delà du crédit instantané. Les 45 % de population encore exclus des services financiers formels — cible historique de la stratégie régionale d’inclusion de la BCEAO — représentent des dizaines de millions de clients potentiels, que seul un modèle digital à bas coût peut espérer atteindre de manière rentable.
Le mobile, socle d’une nouvelle architecture financière
Au-delà du cas d’un acteur, le propos d’Audrey Koffi éclaire une transformation de fond. L’Afrique de l’Ouest ne reproduit pas la trajectoire des économies développées — bancarisation d’abord, digitalisation ensuite —, elle la court-circuite : le mobile devient le socle sur lequel se construit toute l’architecture des services financiers, du paiement au crédit, demain à l’épargne et à l’assurance. Cette voie a ses limites — dépendance aux opérateurs télécoms, enjeux de protection des données, risque de surendettement via le crédit instantané, et un mobile money qui reste souvent un outil de transaction plus que d’épargne longue. Mais elle offre au continent une chance de bâtir une inclusion financière de masse sans attendre l’improbable généralisation du modèle bancaire traditionnel. Le grand écart des chiffres, loin d’être un handicap, dessine la carte du chantier le plus prometteur de la finance africaine.
Sources : entretien d’Audrey Koffi à Financial Afrik (19 juillet 2026), rapport BCEAO sur l’inclusion financière dans l’UEMOA, données stratégie régionale d’inclusion financière.