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Biocarburants : +68 % d’ici 2030, dit Chatham House

Récolte de canne à sucre au Nigeria, culture visée par les mandats biocarburants

Les nouveaux mandats d’incorporation de biocarburants, adoptés en réponse au choc pétrolier du Golfe, pourraient faire bondir la production mondiale de 68 % entre 2025 et 2030 et mobiliser 36 millions d’hectares de terres supplémentaires — l’équivalent de la surface de l’Allemagne —, en plus des 20 millions déjà prévus. C’est le scénario d’une étude de Chatham House publiée le 21 septembre 2026. Avec un baril à près de 99 dollars en moyenne depuis le début du conflit contre 66 auparavant, l’éthanol et le biodiesel redeviennent rentables. Mais le maïs, le riz, le soja, la canne et les huiles ainsi détournés nourrissent aussi les hommes.

Ce que dit l’étude

Le raisonnement tient en une chaîne. Le pétrole cher rend les biocarburants compétitifs. Les gouvernements, au nom de la souveraineté énergétique, relèvent les taux d’incorporation obligatoires.

Les États-Unis ont renforcé leurs volumes réglementaires. Le Brésil a temporairement relevé son taux d’éthanol. L’Inde accélère son programme à 20 % d’éthanol, tiré du maïs et de riz alloué à la distillation. L’Indonésie est passée à 50 % de biodiesel d’huile de palme au 1er juillet 2026, après avoir restreint en février l’exportation de coproduits de palme et d’huiles usagées. La Chine et l’Union européenne ont proposé ou adopté des hausses.

Si ces mandats sont appliqués, la production mondiale passerait d’environ 105 millions de tonnes d’équivalent pétrole à quelque 175 millions en 2030, et la surface cultivée pour le carburant plus que doublerait par rapport à 2023.

Les auteurs préviennent eux-mêmes contre une lecture uniforme : les mesures nationales diffèrent par leur statut juridique, leur durée et leur composition, et le chiffre de +68 % est un scénario conditionnel à la mise en œuvre effective des mandats. Il faut ajouter que l’étude a été menée avec le soutien d’une organisation de certification forestière, ce qui ne l’invalide pas mais doit être su.

Trois facteurs qui aggravent le risque

L’agriculture dépend des énergies fossiles — engrais azotés, pesticides, machines — et les perturbations du détroit d’Ormuz renchérissent ces intrants au moment même où l’on demande aux producteurs de détourner leurs récoltes.

Un épisode climatique potentiellement très fort est attendu en 2026-2027 et menace les rendements.

Enfin, tout choc supplémentaire — une météo extrême — pourrait affecter sévèrement les prix alimentaires. L’étude plaide pour des biocarburants transitoires et ciblés, des garde-fous contre la déforestation, et la priorité aux filières de deuxième génération, fondées sur les déchets et les résidus.

Pourquoi l’Afrique est concernée sans être à la table

Le continent n’apparaît dans aucun des mandats cités. Il apparaît dans les conséquences.

L’Afrique importe chaque année plus de 100 milliards de dollars de produits alimentaires, dont l’essentiel de son blé, une part croissante de son riz, du maïs en années de déficit et la quasi-totalité de ses huiles végétales raffinées. Quand l’Indonésie relève son taux et restreint ses exportations, le prix de l’huile de palme monte à Dakar, à Douala et à Lagos. Quand l’Inde distille son maïs et son riz, les prix mondiaux suivent.

L’épisode de 2007-2008 en avait fait la démonstration : la première ruée vers l’éthanol avait contribué à une flambée des prix alimentaires qui a provoqué des émeutes de Dakar au Caire.

La dépendance aux engrais redouble l’effet. L’Afrique subsaharienne en consomme peu — de l’ordre de 20 kilos par hectare contre environ 130 en moyenne mondiale — et les importe presque tous. Un renchérissement de l’azote lié au gaz du Golfe touche d’abord les petits producteurs, sans capacité de stockage. La FAO compte par ailleurs une majorité de pays africains parmi ceux qui nécessitent une aide alimentaire extérieure.

L’Afrique a aussi ses propres mandats

Le Nigeria, le Kenya, le Zimbabwe, le Malawi, le Mozambique et l’Afrique du Sud ont ou préparent des taux d’incorporation d’éthanol, tirés de la canne, du manioc ou du sorgho. Des analystes voient dans le manioc un potentiel africain significatif.

La question est celle que pose toute politique de biocarburant : sur quelles terres, avec quelle eau, au détriment de quelles cultures — et pour quel bénéficiaire, le paysan ou le distillateur ? Les précédents du jatropha dans les années 2000 et des grandes plantations de canne en Afrique australe incitent à la prudence.

Deux positions que l’Afrique peut tenir

Sur la scène internationale, le continent a intérêt à ce que les mandats du Nord et de l’Asie soient encadrés par des critères de durabilité excluant les cultures vivrières et la déforestation. C’est ce que demande l’étude, et c’est ce que l’Union africaine et la FAO peuvent porter. Le silence des diplomaties africaines sur les biocarburants contraste avec leur activisme sur le climat.

Sur le continent, la leçon est celle que NotreAfrik tire de ses enquêtes sur les filières : la valeur d’une récolte dépend de qui la transforme et de qui décide de son usage. Le café part vert et revient transformé ; la mangue casamançaise pourrit faute d’usine. Une filière éthanol de manioc au Nigeria ou de canne au Malawi peut créer des revenus ruraux — si elle est pensée à partir de la sécurité alimentaire nationale, et non des mandats de Brasília ou de Jakarta. La souveraineté alimentaire, elle, reste un chantier ouvert, comme le montre le contentieux gabonais sur le poulet importé.

Le choc du Golfe a changé l’équation pour cinq ans au moins. L’Afrique subira la hausse des prix des grains et des huiles ; elle peut, si elle s’organise, ne pas faire que la subir. C’est une lecture de la rédaction.

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