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Coques de cajou : la Côte d’Ivoire vise un marché de 400 millions $

Une unité de transformation de la noix de cajou

Troisième transformateur mondial de noix de cajou après le Vietnam et l’Inde, la Côte d’Ivoire commence à valoriser industriellement des coques longtemps considérées comme des déchets. Le groupe singapourien Valency International a mis en service, le 18 juin à Attinguié, une unité présentée comme la première usine commerciale de biochar à grande échelle en Afrique. Un marché mondial estimé à plus de 400 millions de dollars s’ouvre — reste à savoir qui le captera.

Une unité de transformation de la noix de cajou
Une usine de transformation de la noix de cajou. En Côte d'Ivoire, 8 unités sur une trentaine extraient déjà le baume de coque. Photo : Ton Rulkens, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

Un déchet qui devient matière première

La bascule est d’abord physique. Sur chaque noix transformée, la coque représente environ la moitié du poids. Longtemps, les transformateurs devaient payer pour s’en débarrasser. Selon le Conseil du coton et de l’anacarde, ces coques constituent désormais jusqu’à 70 % des volumes transformés — et elles se vendent au lieu de coûter.

Le renversement est le cœur économique du dossier : la même tonne de résidu passe du côté des charges à celui des recettes.

Deux débouchés, deux chaînes de valeur

L’usine d’Attinguié illustre la première voie : le biochar, obtenu par pyrolyse, utilisé pour améliorer la structure des sols et leur capacité de rétention d’eau, et comme alternative durable au charbon de bois ou minéral. Selon Nitidæ, des projets de centrales électriques alimentées par la biomasse, à l’étude en Côte d’Ivoire, pourraient encore accroître la demande.

La seconde voie, plus ancienne, est chimique : l’extraction du CNSL (Cashew Nut Shell Liquid), ou baume de cajou, qui entre dans la fabrication de résines, de revêtements, de peintures anticorrosion, de matériaux de friction et de biocombustibles.

Un marché mondial que le pays « découvre »

L’ordre de grandeur est posé par les autorités elles-mêmes. Le marché mondial du CNSL est estimé à plus de 400 millions de dollars — un débouché que, selon le Conseil du coton et de l’anacarde, la Côte d’Ivoire « découvre et auquel elle doit prendre part ».

Sur la trentaine d’usines fonctionnelles dans le pays, 8 réalisent déjà l’extraction du CNSL et 5 autres en ont le projet. La montée en puissance est donc réelle mais partielle : la majorité des transformateurs n’a pas encore franchi le pas de la seconde transformation du résidu.

Capter la valeur au lieu de l’exporter

Le dossier prolonge la stratégie de montée en gamme que le pays applique à toute sa filière anacarde. Premier transformateur africain, la Côte d’Ivoire vise un record de plus de 600 000 tonnes de noix transformées en 2025, contre 344 000 tonnes en 2024.

Valoriser la coque prolonge cette logique d’un cran : après avoir cessé d’exporter la noix brute pour transformer l’amande sur place, il s’agit désormais de ne plus perdre non plus le sous-produit de cette transformation. Chaque étape retenue localement — amande, puis biochar ou CNSL — est une part de valeur soustraite à l’importateur étranger.

Qui investit, qui capte

La répartition des acteurs mérite d’être nommée. L’usine phare d’Attinguié est portée par un groupe singapourien, signe que la valorisation du résidu attire d’abord des capitaux étrangers déjà présents dans le négoce de la noix.

Or les producteurs vendent la noix brute et ne disposent d’aucun droit sur les produits issus de la coque après transformation. La valeur supplémentaire est captée par l’usine, le fournisseur de technologie ou l’acheteur industriel. Sans mécanisme de partage — participation des coopératives au capital des unités, contrats de fourniture plus favorables, fonds locaux financés par la transformation — la montée en gamme nationale peut parfaitement coexister avec une stagnation des revenus des planteurs.

Les travailleuses au cœur du risque industriel

C’est l’angle mort du récit officiel. La transformation de la noix de cajou emploie une main-d’œuvre majoritairement féminine. Le décorticage expose les travailleuses au liquide caustique contenu dans la coque, capable de provoquer des brûlures et des lésions. La valorisation industrielle ajoute d’autres risques : fumées, chaleur, incendie, manipulation de produits chimiques.

Le contrôle ne peut pas être laissé aux seules entreprises. L’inspection du travail, les autorités environnementales et les collectivités doivent vérifier les équipements de protection, la ventilation, les procédures de sécurité. Or les moyens de contrôle restent limités, surtout loin des grandes villes — et les travailleuses, dans des zones rurales où l’emploi industriel est rare, disposent de peu de pouvoir pour dénoncer de mauvaises conditions.

Un déchet valorisable, mais pas sans danger

La combustion directe des coques produit des fumées nocives si elle n’est pas maîtrisée. La pyrolyse et les procédés industriels permettent une valorisation plus propre — à condition que les équipements soient adaptés et correctement entretenus.

Le risque est de voir se multiplier des solutions artisanales ou semi-industrielles, moins coûteuses mais plus dangereuses. Une entreprise peut présenter la combustion des coques comme une énergie renouvelable tout en exposant travailleurs et riverains à des émissions toxiques. Le vocabulaire de l’économie circulaire ne doit pas servir à masquer une externalisation de la pollution. Les communautés voisines doivent avoir accès aux études d’impact et aux données sur la qualité de l’air, et les autorités doivent pouvoir suspendre une installation non conforme — même soutenue par un programme gouvernemental.

Un enjeu territorial autant qu’industriel

La production de cajou est concentrée dans le nord et le centre du pays, régions longtemps moins industrialisées que le littoral et Abidjan. L’installation d’usines y répond donc aussi à un calcul politique : créer des emplois, améliorer les revenus locaux, réduire un sentiment d’abandon.

Mais les bénéfices dépendront de l’organisation des chaînes. Une technologie importée et exploitée par quelques grands groupes ne garantit ni emplois qualifiés, ni redistribution locale. C’est le gouvernement qui décide à qui il accorde licences, avantages fiscaux et financements — et les grands groupes ont un accès au capital que n’ont ni les coopératives, ni les entrepreneurs locaux.

Boucler la boucle du cajou

L’extraction du CNSL n’est pas hors de portée technique : le procédé compte peu d’étapes et s’appuie sur un savoir-faire de presse à huile déjà répandu, note Nitidæ. Mais elle exige des équipements, des capitaux et des débouchés sécurisés. À 13 usines concernées sur une trentaine, et avec un marché mondial certes réel mais modeste au regard des grandes commodités, la valorisation des coques restera un complément de revenu plutôt qu’un pilier — tant que la seconde transformation ne se généralisera pas.

L’intérêt du dossier dépasse pourtant les montants en jeu. En transformant un déchet en combustible et en intrant chimique, la filière ivoirienne dessine un modèle d’économie circulaire agricole exportable : le Nigeria, le Ghana et le Bénin explorent la même voie. Longtemps la Côte d’Ivoire a payé pour évacuer ses coques ; elle apprend à les vendre. Reste la question que le biochar ne résout pas : transformer un déchet en ressource est utile — transformer les règles de pouvoir autour de la filière le serait davantage.

Sources : Agence Ecofin (12 juillet 2026) ; Conseil du coton et de l’anacarde (Côte d’Ivoire) ; Nitidæ.

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