Les campagnes antimigrants se durcissent en Afrique du Sud, où des militants recherchent des étrangers jusque dans leurs logements. Mais le départ de dizaines de milliers de travailleurs africains pourrait fragiliser la construction, l’agriculture, le commerce et les transports. La xénophobie risque désormais de produire le choc économique qu’elle prétend éviter.
La scène marque un nouveau seuil. Dans plusieurs villes sud-africaines, des militants antimigrants ont mené des opérations de porte-à-porte pour rechercher des étrangers présumés sans papiers et les remettre à la police, après l’expiration d’un ultimatum informel exigeant le départ des migrants en situation irrégulière. Les organisateurs justifient leur mobilisation par le chômage, la criminalité et la faiblesse de la croissance — mais leur diagnostic repose sur une confusion : les difficultés structurelles de l’économie sud-africaine sont attribuées à une population étrangère qui représente une part limitée des habitants et joue pourtant un rôle important dans plusieurs secteurs.
Le mouvement produit déjà des conséquences régionales. Le Ghana a reporté des réunions bilatérales avec Pretoria. Le Nigeria affirme que deux de ses ressortissants ont été tués — un lien avec les violences que les agences internationales n’ont pu établir avec certitude et que les autorités sud-africaines contestent. Le Malawi, le Zimbabwe et d’autres pays ont organisé ou facilité le retour de leurs citoyens. La crise n’est plus seulement sociale et sécuritaire : elle devient diplomatique et économique.
78 123 retours annoncés par Harare
Selon le gouvernement zimbabwéen, 78 123 ressortissants sont rentrés d’Afrique du Sud depuis mai 2026. Le ministre de l’Information Zhemu Soda a précisé que 21 291 avaient bénéficié d’opérations assistées par l’État, tandis que 56 832 étaient revenus par leurs propres moyens.
Ce chiffre doit être interprété avec prudence : il mesure des retours enregistrés par Harare, non un nombre d’expulsions. Parler de « 78 000 expulsés » serait inexact — la majorité des personnes recensées sont rentrées seules. Mais ces départs autonomes ne sont pas nécessairement volontaires : certains migrants choisissent de partir avant une menace, une arrestation ou une perte de revenu. D’autres pays de la région ont également organisé des retours ; les chiffres, encore mouvants, devront être actualisés au fil des annonces officielles.
Une main-d’œuvre intégrée aux secteurs essentiels
Selon les données des Nations unies, l’Afrique du Sud comptait environ 2,6 millions de migrants internationaux en 2024, soit près de 5 % de sa population. Leur présence est particulièrement visible dans la construction, l’agriculture, le commerce informel, la restauration, la livraison et les transports.
Dans plusieurs de ces activités, les travailleurs étrangers répondent à une demande réelle de main-d’œuvre : emplois saisonniers, pénibles ou instables, petites entreprises, réseaux de distribution. Les commerces informels de proximité — les spaza shops, souvent tenus par des étrangers — approvisionnent des quartiers où les grandes chaînes sont moins présentes, et font vivre grossistes, propriétaires et employés sud-africains. Les récentes tensions ont d’ailleurs perturbé une partie du secteur de la distribution, y compris la plateforme de livraison Sixty60 du groupe Shoprite.
Le départ rapide d’une partie de cette population peut donc provoquer des pénuries de main-d’œuvre, ralentir les chantiers, perturber les récoltes et réduire l’activité commerciale. Une politique d’éviction massive ne remplacerait pas automatiquement ces travailleurs par des nationaux, surtout lorsque compétences, salaires ou localisation ne correspondent pas à la main-d’œuvre disponible.
Le mythe du migrant qui « vole » l’emploi
L’argument central des mouvements antimigrants — les étrangers prendraient les emplois des Sud-Africains — résiste mal aux données. Une estimation conjointe de l’OCDE et de l’Organisation internationale du travail, datant de 2018 et fondée sur une modélisation de 2010, évaluait la contribution des migrants à près de 9 % du PIB sud-africain. Cette estimation est ancienne et doit être maniée comme un ordre de grandeur ; elle suffit néanmoins à rappeler que les étrangers ne constituent pas un corps extérieur à l’économie. Une étude de l’OIT va plus loin : à mesure que la participation des immigrés au marché du travail augmente, les opportunités d’emploi des travailleurs nés en Afrique du Sud progressent aussi.
Le chômage sud-africain — près d’un tiers de la population active, soit plus de huit millions de personnes sans emploi — résulte surtout d’une croissance insuffisante, d’inégalités éducatives, de défaillances énergétiques et d’un manque d’investissement. La Banque mondiale a d’ailleurs abaissé en juin sa prévision de croissance 2026 du pays, à 1,0 %. Expulser des migrants ne réparera ni les infrastructures, ni le système scolaire, ni les entreprises publiques.
Un choc pour les pays voisins
Les conséquences dépassent les frontières. Les migrants envoient une partie de leurs revenus à leurs familles au Zimbabwe, au Malawi, au Mozambique, au Lesotho ou en Eswatini — des transferts qui financent l’alimentation, la santé et les frais scolaires. Leur diminution fragiliserait des ménages déjà exposés à l’inflation et aux chocs climatiques, et un retour massif mettrait sous pression des marchés du travail d’origine souvent saturés. La crise menace ainsi l’un des mécanismes d’intégration économique les plus anciens d’Afrique australe : la circulation de la main-d’œuvre vers le principal pôle industriel régional.
Pretoria face à une contradiction politique
Le président Cyril Ramaphosa a condamné la stigmatisation des étrangers, les violences xénophobes et l’action des groupes se substituant à l’État. Le gouvernement conteste certains bilans avancés par les pays concernés et appelle ces derniers à agir sur les causes économiques des migrations, mais il ne nie pas le phénomène. Cette position, entre dénonciation et durcissement du contrôle migratoire, est critiquée pour son ambiguïté — elle permet de déplacer le débat : plutôt que d’interroger pourquoi l’économie ne crée pas assez d’emplois, la colère est dirigée vers des communautés plus vulnérables.
L’Afrique du Sud peut renforcer le contrôle de ses frontières et faire respecter ses règles de séjour. Mais une politique migratoire légitime relève des institutions, dans le respect du droit — non de groupes de citoyens pénétrant dans des logements. Le pays risque désormais de découvrir que la xénophobie a un coût direct : en chassant travailleurs, commerçants et entrepreneurs, il pourrait affaiblir les secteurs mêmes qu’il prétend protéger. La violence antimigrants ne résout pas les faiblesses de l’économie sud-africaine ; elle les rend plus visibles, et pourrait bientôt les aggraver.