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La Tanzanie accumule 28 tonnes d’or : réserves monétaires ou future caisse de l’État ?

Siège de la Banque de Tanzanie à Dar es-Salaam

La Banque de Tanzanie a acheté environ 28 tonnes d’or en dix-huit mois afin de renforcer ses réserves internationales et de soutenir le shilling. Derrière ce chiffre spectaculaire se dessine une stratégie plus large — transformer une partie de la richesse minière nationale en instrument de souveraineté monétaire — mais aussi une question sensible : à qui appartient vraiment cet or ?

En dix-huit mois, la Banque de Tanzanie (BoT) a acheté environ 28 tonnes d’or produit dans le pays. L’annonce, faite par son gouverneur Emmanuel Tutuba lors du Caucus africain du FMI et de la Banque mondiale à Banjul (Gambie) début juillet, donne une dimension concrète à une politique engagée depuis 2023. Selon les chiffres relayés par la BoT, ce volume représenterait quelque 3,68 milliards de dollars aux cours actuels — une valorisation à considérer comme une estimation liée au prix du marché du jour.

Siège de la Banque de Tanzanie à Dar es-Salaam
Le siège de la Banque de Tanzanie, qui a acheté 28 tonnes d'or en dix-huit mois. Photo : Fanny Schertzer, Wikimedia Commons, CC BY 2.5

De l’or extrait à l’or conservé

Comme plusieurs pays africains producteurs, la Tanzanie exporte depuis longtemps l’essentiel de son or. Le métal génère des recettes et alimente les entrées de devises, mais la ressource quitte le pays tandis que la valeur monétaire correspondante reste exposée aux fluctuations du dollar.

Le programme d’achat domestique modifie cette logique. Depuis septembre 2024, une obligation impose aux sociétés et négociants exportateurs de céder au moins 20 % de leur production à la banque centrale, payée au prix du marché de Londres sous 24 heures. Une fraction de l’or n’est donc plus seulement vendue à l’étranger : elle est intégrée aux réserves nationales. Le dispositif a aussi un effet de formalisation — plus de 4 000 comptes bancaires ouverts par des mineurs et négociants — dans un secteur longtemps informel.

L’objectif est double : diversifier des réserves traditionnellement dominées par le dollar — elles avoisinent aujourd’hui 6 milliards, soit un peu plus de quatre mois d’importations — et soutenir le shilling face aux chocs extérieurs. L’or offre un actif tangible, sans risque de contrepartie, dont la valeur tend à progresser lorsque la confiance dans les actifs financiers traditionnels se fragilise. La Tanzanie, l’un des dix premiers producteurs d’or du continent, n’est pas seule : l’accumulation d’or par les banques centrales est une tendance mondiale, et l’Ouganda a lancé son propre programme en 2026.

Un débat national : réserve stratégique ou tirelire de l’État ?

Derrière la performance, une controverse. Car cet or a failli servir à tout autre chose qu’à de la politique monétaire.

En janvier 2026, le ministre d’État chargé de la Planification, Kitila Mkumbo, avait déclaré à Londres que la présidente Samia Suluhu Hassan avait demandé à la Banque centrale de vendre une partie de ses réserves d’or pour financer des infrastructures. Le contexte était tendu : après l’élection présidentielle contestée d’octobre 2025 et la répression qui l’a suivie, plusieurs partenaires internationaux avaient suspendu leur aide, dont un programme européen de 156 millions d’euros.

La Banque centrale avait aussitôt recadré : toute vente relèverait de la gestion normale des réserves, décidée en toute indépendance, les recettes étant réinvesties sur les marchés financiers internationaux. Une contradiction publique qui a alimenté, des mois durant, la suspicion d’une braderie discrète de l’« or national ».

Le point final a été posé mi-juin devant le Parlement. Le Premier ministre Mwigulu Nchemba a assuré qu’aucune once n’avait été vendue et que le projet avait été abandonné. Selon les chiffres qu’il a avancés devant les députés, les cours mondiaux, retombés d’environ 5 500 à 4 000 dollars l’once, rendaient l’opération perdante. « Cet or n’est pas conservé à des fins commerciales. Il fait partie du cadre de politique monétaire, au même titre que nos réserves en dollars », a-t-il insisté, écartant les rumeurs de ventes secrètes. La séquence a ainsi été clarifiée après que la baisse des cours eut rendu toute vente immédiate économiquement défavorable.

Souveraineté monétaire, mais aussi gouvernance

L’épisode met à nu une tension de fond, qui dépasse largement Dar es-Salaam. L’or accumulé est-il un instrument de stabilité monétaire, géré par une banque centrale indépendante, ou une réserve mobilisable par l’exécutif quand les caisses se vident ?

Acheter de l’or local pose d’ailleurs plusieurs exigences. Le prix payé aux producteurs doit rester proche du marché international, sous peine d’encourager la contrebande. La traçabilité doit être assurée, dans un secteur où l’exploitation artisanale et les circuits informels restent importants. Et l’usage futur de ces réserves devrait obéir à un cadre transparent : détourner l’or vers des dépenses courantes brouillerait la frontière entre politique budgétaire et gestion des réserves.

Le choix tanzanien renvoie à une contradiction continentale. Plusieurs pays africains figurent parmi les grands producteurs d’or, de cobalt, de cuivre ou de lithium, mais ces ressources sont souvent exportées avant d’être transformées en instruments de puissance financière. Conserver une partie de l’or ne suffit pas à inverser ce rapport de force — la souveraineté monétaire dépend aussi de la solidité budgétaire et de la confiance dans les institutions. Mais le programme tanzanien montre qu’un pays producteur peut chercher à mieux articuler politique minière et politique monétaire.

La vraie question n’est donc pas de savoir si l’or peut remplacer le dollar. Elle est de déterminer comment une ressource extraite du sous-sol africain peut cesser d’être une simple marchandise d’exportation pour devenir un actif au service de la stabilité nationale. Avec ses 28 tonnes, la Tanzanie expérimente une réponse. Son succès dépendra moins du volume annoncé que de la transparence du dispositif et de la capacité à préserver ces réserves des besoins budgétaires de court terme.

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