Dangote : l’Afrique perd 40 à 50 milliards $ par an faute d’industrie

Aliko Dangote, PDG du groupe Dangote

Il est l’homme le plus riche d’Afrique, et il a bâti l’usine qui devait prouver que le continent pouvait jouer dans la cour des grands : une raffinerie à 20 milliards de dollars à Lagos. C’est donc avec l’autorité de celui qui a réalisé ce qu’il prêche qu’Aliko Dangote a lancé, le 8 juillet à Banjul, un avertissement sans détour aux dirigeants africains : sans industrialisation rapide, le continent restera un simple fournisseur de matières premières au reste du monde.

Devant les délégués de l’African Caucus — la réunion annuelle des ministres des Finances et gouverneurs de banques centrales du continent, accueillie cette année par la Gambie —, l’industriel nigérian a livré un diagnostic que peu contestent, mais que rares sont ceux qui traduisent en actes.

« Aucune nation ne s’est enrichie sans industrialiser »

La formule a claqué : « Aucune nation, dans l’histoire moderne, n’a atteint une prospérité durable sans s’industrialiser. L’industrialisation est le programme anti-pauvreté le plus efficace jamais inventé. » Le constat qui l’accompagne est brutal. L’Afrique détient environ 30 % des réserves minérales mondiales, près de 60 % des terres arables non cultivées de la planète et la population la plus jeune du monde. Et pourtant, elle demeure la région la moins industrialisée : elle pèse moins de 2 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale.

Les chiffres de l’alerte

  • 40 à 50 milliards $ perdus chaque année en exportant des matières brutes transformées ailleurs, puis réimportées bien plus cher.
  • < 2 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale produite en Afrique.
  • 30 % des réserves minérales mondiales, 60 % des terres arables non cultivées.
  • 46 milliards $ : le plan d’investissement panafricain du groupe Dangote (Vision 2030) sur quatre ans.

Le paradoxe : exporter du brut, importer du transformé

Le cœur du propos tient dans une image que Dangote a martelée : « L’avenir de l’Afrique ne peut se construire en exportant du pétrole brut pour importer des produits raffinés. Il ne peut se bâtir en exportant des fèves de cacao pour importer du chocolat, ou du lithium pour importer des batteries. » La conclusion tombe comme une feuille de route : « L’Afrique doit consommer davantage ce qu’elle produit, transformer ce qu’elle extrait et commercer bien plus avec elle-même. »

Ce dernier point — commercer avec soi-même — est sans doute le plus douloureux. Car l’obstacle n’est pas seulement le déficit d’usines : ce sont les murs que le continent s’impose à lui-même.

« Plus cher d’échanger entre voisins que d’importer d’Europe »

« Il reste plus coûteux de transporter des marchandises entre certains pays africains que d’importer des produits depuis l’Europe », a lancé l’industriel, appelant à la levée des restrictions commerciales, à l’harmonisation des procédures douanières et à une circulation plus libre des biens et des personnes. La remarque vise une plaie connue : un ressortissant africain doit encore, dans bien des cas, solliciter un visa pour visiter la majorité des pays de son propre continent.

C’est là que l’appel de Dangote rejoint le grand chantier institutionnel du moment : la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qu’il presse les gouvernements de mettre pleinement en œuvre. Sur le papier, elle crée le plus vaste marché unique du monde par le nombre de pays. Dans les faits, la part des échanges réalisés à l’intérieur du continent reste dérisoire au regard des autres régions du globe.

Commerce intra-régional : l’Afrique à la traîne Part des échanges d’une région réalisés avec elle-même (estimations) Afrique ~15 % Asie ~58 % Union européenne ~63 % Sources : CNUCED / Afreximbank (ordres de grandeur). La ZLECAf vise à réduire cet écart.
L’Afrique commerce peu avec elle-même : c’est le gisement de croissance que vise la ZLECAf — et l’argument central de Dangote. Infographie NotreAfrik

Joindre le geste à la parole : 46 milliards de dollars

Là où le discours pourrait sonner creux, Dangote a posé des chiffres. Il a dévoilé la Vision 2030 de son groupe : investir 46 milliards de dollars à travers l’Afrique au cours des quatre prochaines années. Dans la foulée, l’entreprise compte mettre en service d’ici la fin de l’année une raffinerie de 700 000 barils/jour en Afrique de l’Est, prolongeant l’empreinte industrielle bâtie autour du complexe de Lagos. Une manière de rappeler que l’industrialisation dont il parle n’est pas une abstraction de séminaire, mais un pari qu’il engage sur sa propre fortune.

Le vrai test : la volonté politique

Reste que l’industriel ne peut pas tout. L’appel à investir dans les infrastructures, l’énergie, l’éducation et le financement industriel s’adresse d’abord aux États. Et c’est là que l’exhortation de Banjul prend, pour NotreAfrik, sa vraie portée : le continent ne manque ni de ressources, ni de marché potentiel, ni d’entrepreneurs capables de mener des projets d’échelle mondiale. Ce qui se joue en 2026, c’est la capacité des gouvernements à transformer un consensus de discours — « il faut industrialiser » — en décisions concrètes : douanes harmonisées, visas levés, corridors logistiques financés, préférence donnée à la transformation locale.

Dangote a refermé son intervention sur un glissement de vocabulaire lourd de sens : l’industrialisation n’est pas seulement une politique économique, mais « un chemin vers la dignité, la souveraineté et une prospérité partagée ». L’Afrique a les cartes en main. La question, comme souvent, n’est pas de savoir si elle peut — mais quand elle décidera de jouer.

Avec Panapress.

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