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Sénégal : les agricultrices de Némabah visent 16 tonnes

La mangrove du Delta du Saloum au Sénégal, ou les agricultrices et ostreicultrices de Nemabah cultivent les huitres

C’est dans le village de Némabah, commune de Toubacouta au cœur de la mangrove du Delta du Saloum, que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a lancé le 14 juillet 2026 la version sénégalaise de l’Année internationale des agricultrices. Le choix du lieu n’est pas anodin : autour du groupement d’intérêt économique (GIE) Yoni Diofor, ces femmes ont bâti une ostréiculture durable, avec une unité pilote visant seize tonnes d’huîtres en neuf mois. Reste la question que la cérémonie ne tranche pas : le Sénégal leur donnera-t-il un pouvoir réel sur la terre, le crédit et les marchés ?

Un lancement au plus près du terrain

La cérémonie a réuni des femmes rurales — dont certaines venues des îles du Delta —, des représentants des ministères chargés de la Souveraineté alimentaire et des Pêches, des autorités locales et des partenaires techniques. L’artiste Coumba Gawlo Seck y a été désignée Championne de la FAO pour le leadership et l’autonomisation des femmes en Afrique de l’Ouest. « Vous êtes les héroïnes de la sécurité alimentaire. Vous êtes la force qui nourrit l’Afrique », a lancé Bintia Stephen Tchicaya, coordonnatrice sous-régionale de la FAO et représentante au Sénégal.

Le modèle Yoni Diofor : un savoir-faire qui protège la mangrove

Ce qui distingue Némabah tient à ce que ses habitantes ont construit. À marée basse, les pirogues s’immobilisent dans la vase et il faut poursuivre à pied, les jambes dans l’eau, pour atteindre les parcs ostréicoles. Seynabou Diatta, 55 ans, présidente du GIE et de la coopérative COCOP Delta, y avance avec l’aisance d’une vie passée entre chenaux et palétuviers : « Je suis née dans ce métier. »

Le groupement a fait évoluer une pratique ancestrale — la collecte d’huîtres sauvages — vers une ostréiculture en parcs suspendus, qui préserve les racines de palétuviers autrefois coupées lors des récoltes. L’innovation est décisive pour un écosystème dont dépendent la reproduction des poissons et la protection des côtes. Sa présidente rapporte d’ailleurs la reconnaissance reçue à l’ensemble du groupe : « Une seule personne ne peut pas réussir un tel travail. »

Les agricultrices du Sénégal sous pression environnementale

Dans le Delta, ces femmes travaillent pourtant dans des conditions qui se dégradent. À Falia, la pêche à pied et la collecte des coquillages constituent la principale activité économique féminine, mais la ressource se raréfie. À Dionewar, l’érosion côtière et la salinisation réduisent les terres utilisables. Les productrices décrivent les effets du dérèglement climatique et de la montée des eaux.

Leur demander de devenir plus « résilientes » sans traiter les causes environnementales, l’accès aux équipements et la sécurité de leurs droits reviendrait à leur transférer le coût de l’inaction publique.

La terre, premier test

L’initiative onusienne vise à mettre en lumière le rôle des femmes dans l’ensemble des systèmes agroalimentaires — de la production au commerce — et appelle les États à réduire les inégalités d’accès à la terre, au financement, aux technologies et aux espaces de décision. Au Sénégal, cette ambition rejoint le discours officiel sur la souveraineté alimentaire et l’Agenda national de transformation Sénégal 2050.

Le 4 mars 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a demandé l’accélération des réformes relatives à la promotion économique et à la protection sociale des femmes, ainsi que des concertations nationales avant la fin de l’année sur leur contribution à Sénégal 2050. La question foncière sera le premier test : la terre conditionne l’accès au crédit, aux équipements et aux programmes publics. Sans titre foncier, sans garantie bancaire ni historique de crédit formel, une productrice finance ses intrants sur ses seuls fonds propres ou par la tontine. L’Enquête agricole annuelle 2024-2025 intègre désormais la mesure des droits fonciers, avec une attention portée aux femmes — mais produire des données ne suffira pas : il faudra publier les résultats et imposer des mécanismes transparents d’attribution.

De la célébration au contrat politique

C’est là que réside le véritable enjeu. Les projets pilotes sont souvent inaugurés avec des objectifs ambitieux, puis disparaissent du débat public lorsque les financements s’achèvent. Combien de femmes bénéficient réellement des équipements ? Qui possède les unités construites ? Qui fixe les prix ? Quelle part des revenus revient aux productrices ? Sans réponses publiques, l’autonomisation peut recouvrir une dépendance persistante envers les administrations, les intermédiaires et les bailleurs.

Dans les zones rurales sénégalaises, les groupements d’intérêt économique féminins constituent souvent la seule structure permettant l’accès au crédit, à la formation et aux marchés pour des femmes dépourvues de titres fonciers. Les femmes de Némabah ont prouvé qu’un modèle économique viable et écologiquement soutenable pouvait naître de savoir-faire traditionnels. Elles n’attendent pas d’être découvertes : elles produisent, transforment et protègent déjà. Ce qui manque n’est pas leur engagement, mais la redistribution du pouvoir économique autour de leur travail. Le succès de Némabah ne se mesurera donc pas au nombre de discours du 14 juillet, mais à ce qui aura changé, fin 2026, dans la propriété des outils et la sécurité des droits.

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