Le 18 septembre 2026, dix-neuf pays, dont l’Égypte et l’Afrique du Sud aux côtés des États-Unis, du Brésil, de l’Inde et du Japon, ont demandé à la Commission européenne d’engager des « consultations substantielles » avant de durcir ses règles sur les résidus de pesticides interdits dans l’Union. Bruxelles veut empêcher que des substances bannies des champs européens pour leur dangerosité reviennent dans l’assiette par les importations. Pour les exportateurs africains de fruits, de légumes, de café ou de cacao, l’enjeu se compte en analyses, en traçabilité et en accès au premier marché mondial. Aucune interdiction générale n’est adoptée à ce jour.
Ce que Bruxelles veut changer
Deux règles coexistent aujourd’hui. L’une dit quels pesticides un agriculteur européen peut utiliser. L’autre fixe la limite maximale de résidus (LMR) d’une substance tolérée dans un aliment vendu dans l’Union, qu’il soit produit en Europe ou importé.
Une substance peut donc être interdite dans les champs européens et garder une LMR qui permet d’importer un produit traité ailleurs. Un pays tiers peut demander une « tolérance à l’importation » pour une pratique agricole légale chez lui, à condition que le résidu soit jugé sûr pour le consommateur. Selon la Commission, l’évaluation d’une telle demande prend en moyenne environ 24 mois.
La Commission veut que les pesticides les plus dangereux, interdits pour des raisons sanitaires ou environnementales, ne puissent plus revenir par les importations. L’outil envisagé est d’abaisser leurs LMR à la limite de quantification, c’est-à-dire au plus petit seuil que les laboratoires savent mesurer — une interdiction de fait.
Pesticides interdits : où en est le texte
Le calendrier reste ouvert. Le paquet de simplification sur la sécurité alimentaire présenté par la Commission en décembre 2025 lui permettrait d’agir substance par substance ; le Parlement européen et le Conseil doivent encore l’examiner.
Le 11 août 2026, le Centre commun de recherche (JRC) de la Commission a publié une étude sur l’impact économique d’un tel abaissement. Elle couvre 18 substances actives, 235 produits agricoles et 86 pays exportateurs. La Commission précise qu’elle n’est pas l’étude d’impact réglementaire qui fondera une loi.
Le périmètre est plus étroit que l’expression « pesticides interdits » ne le laisse croire. Sur 976 substances non approuvées dans l’Union, 80 répondaient aux critères des plus dangereuses, 22 gardaient une LMR au-dessus du seuil de quantification, et 18 ont été retenues pour l’analyse.
Dans le scénario intermédiaire du JRC, où une partie des producteurs s’adapte avec des coûts supplémentaires, les importations agricoles de l’Union reculeraient d’environ 8 %. Le raisin de table augmenterait d’environ 6,5 %, le café de 6 %, les agrumes de 5,6 %. Ce sont des scénarios, pas des prévisions.
Des précédents déjà en vigueur
L’Union a déjà abaissé les LMR de deux néonicotinoïdes, la clothianidine et le thiaméthoxame, au nom de la protection des pollinisateurs. C’était la première fois qu’une telle décision reposait sur des motifs environnementaux, et elle devient applicable en 2026, après une période de transition prévue pour les pays en développement.
La France n’a pas attendu Bruxelles. Un arrêté du 5 janvier 2026 a suspendu l’importation de denrées contenant des résidus de cinq substances : carbendazime, bénomyl, thiophanate-méthyl, glufosinate et mancozèbe.
Pourquoi les petits exportateurs africains sont les plus exposés
Une LMR n’est pas une taxe : un lot qui la dépasse peut être refusé à la frontière. L’exportateur doit changer de produit, adapter ses traitements, multiplier les analyses et renforcer sa traçabilité. Selon l’Agence Ecofin, les petites exploitations sont les plus exposées si les acheteurs européens exigent une conformité plus stricte.
Un grand exportateur peut payer un laboratoire, des agronomes et des audits. Le petit producteur de mangues de Casamance, filière où Sadio Mané vient d’investir 11,7 milliards de FCFA, ou de cacao ivoirien le peut beaucoup moins. Les normes européennes pèsent déjà sur ces filières, comme l’a montré notre dossier sur le café africain vendu vert.
L’Égypte et l’Afrique du Sud, grands exportateurs agricoles vers l’Europe, ont signé la lettre. D’autres pays africains exposés, comme le Kenya, le Maroc, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, n’y figurent pas dans les listes rapportées par la presse.
Le paradoxe européen
Des organisations comme PAN International documentent un paradoxe : des pesticides interdits dans l’Union y sont encore fabriqués et exportés vers des pays tiers, dont l’Afrique du Sud et le Maroc. Le Parlement européen a demandé à plusieurs reprises la fin de ce « deux poids, deux mesures ».
Au Kenya, des études citées par le site Le360 ont trouvé sur des légumes vendus au marché des substances dont plus de la moitié sont interdites dans l’Union ; le pays a retiré 77 substances en juin 2025. Pour les pays africains, la cohérence exigerait une réciprocité : pas de résidus interdits à l’import, pas de pesticides interdits à l’export, et un financement des alternatives.