Emporté par le fleuve Bandama lors d’une opération de destruction de trois dragues clandestines, le maréchal des logis Stéphane Tando Soumahoro a été retrouvé mort le 1er août 2026. Le député Léandre Koffi transforme le drame en interpellation budgétaire : « Comment peut-on envoyer nos forces sur le fleuve sans bateaux ni hors-bords ? » La question vise le cœur de la lutte contre l’orpaillage clandestin ivoirien.
Les faits
Le jeudi 30 juillet 2026, des éléments des forces de l’ordre sont déployés à Allaiyaokro, dans la zone de Kossou, pour détruire trois dragues utilisées dans l’exploitation illégale de l’or sur le fleuve Bandama.
Au cours de l’intervention, le maréchal des logis Stéphane Tando Soumahoro, en service à l’escadron de Divo, est emporté par un violent courant et disparaît dans les eaux. D’importants moyens de recherche sont mobilisés pendant plusieurs jours. Son corps est retrouvé le samedi 1er août 2026, en aval du fleuve, au niveau du village d’Allé, dans le département de Bouaflé.
Le député de Yamoussoukro sous-préfecture, Kossou commune et sous-préfecture, Léandre Koffi, a présenté ses condoléances à la famille du gendarme et à la Gendarmerie nationale. Mais il refuse de s’en tenir à l’émotion. « Comment peuvent-ils traquer ces bandits qui détruisent nos eaux et nos forêts sans matériels d’intervention adéquats ? », interroge le parlementaire, élu le 27 décembre 2025 et qui reconnaît par ailleurs les efforts déjà consentis par l’État.
Une lutte fluviale menée à pied
L’argument porte parce qu’il désigne une inadéquation précise, et non un manque général de moyens.
L’orpaillage clandestin ivoirien s’est massivement déplacé vers les cours d’eau. La drague — plateforme flottante équipée d’une pompe d’aspiration qui ratisse les sédiments du lit du fleuve — est devenue l’outil dominant. Elle présente trois avantages pour ses opérateurs : elle est mobile, elle est difficile à saisir, et elle opère sur un domaine où l’accès terrestre est impossible.
Or les unités engagées contre ce phénomène sont, pour l’essentiel, des unités terrestres. Détruire une drague suppose d’atteindre le milieu du fleuve, de neutraliser une installation lourde, puis de se retirer — trois opérations qui, sans embarcation motorisée ni équipement de sécurité nautique, se font au prix du risque personnel des agents.
Des travaux universitaires récents décrivent une organisation déployée en brigades, avec état-major, cellules d’investigation et un peloton nautique. Le mot important est le singulier : un peloton nautique pour un réseau hydrographique qui traverse le pays. Ces mêmes travaux relèvent un faible maillage du phénomène et une cartographie insuffisante. Cette description provient d’une publication scientifique, non d’une source officielle : ni le ministère des Mines ni la Gendarmerie nationale n’ont communiqué sur l’état de leur dispositif.
Un constat que l’administration partage
La demande du député rejoint des constats déjà posés par les services de l’État. Le 22 avril 2026, la direction régionale des Eaux et Forêts de l’Indénié-Djuablin a cité l’insuffisance des moyens logistiques, l’étendue des zones à surveiller et les risques sécuritaires parmi les principaux obstacles à la lutte. Elle recommandait l’emploi de drones, de systèmes de positionnement, d’images satellitaires et une coordination renforcée entre services.
Le risque humain n’est pas nouveau non plus. Le 15 février 2026, un agent des Eaux et Forêts avait été retrouvé mort sur un site d’orpaillage illégal à Zagné, dans l’ouest du pays. Les agents interviennent parfois dans des zones isolées où les exploitants clandestins peuvent être armés ou soutenus par des réseaux capables d’anticiper les contrôles.
Les opérations, elles, ne manquent pas. Du 7 au 10 juillet 2026, une intervention conjointe sur le fleuve Sassandra a conduit à la destruction de dragues. Ces actions rendent les sites inutilisables à court terme, mais les équipements peuvent être déplacés, reconstruits ou remplacés lorsque les organisateurs disposent de liquidités et de relais locaux. Une alerte relayée par la presse ivoirienne indiquait que le phénomène affectait les 31 régions du pays et le district autonome de Yamoussoukro — un chiffre d’origine associative, qui appelle confirmation par une cartographie officielle.
Des moyens, mais aussi une doctrine
Renforcer les moyens opérationnels est nécessaire, mais ne règle pas la demande de travail et de revenus qui alimente les sites. L’orpaillage mobilise des creuseurs, des transporteurs, des commerçants et des acheteurs, souvent dans des territoires où l’activité agricole ne garantit pas un revenu régulier. Fermer un chantier sans alternative déplace les travailleurs vers une autre localité.
La chaîne financière mérite donc autant d’attention que les puits et les dragues : identification des acheteurs, des circuits de blanchiment, des fournisseurs de machines et des exportateurs. C’est ce qui permettrait de viser les commanditaires plutôt que les seuls travailleurs présents sur place — la même logique que celle appliquée au Cameroun, où 44 tonnes d’or ont échappé aux circuits officiels en quatre ans.
La Côte d’Ivoire dispose déjà d’un groupe spécial de lutte contre l’orpaillage illégal, créé après une décision du Conseil national de sécurité du 1er juin 2021. Cinq ans plus tard, l’enjeu est de passer d’une succession d’interventions à une doctrine durable associant renseignement, sanctions financières, réhabilitation des sites et alternatives économiques.
Le sujet dépasse largement la Côte d’Ivoire. Du Ghana au Sénégal, en passant par le Mali — où l’État a repris la main sur la filière aurifère — et le Burkina Faso, la même mutation fluviale de l’orpaillage clandestin est à l’œuvre, portée par des cours de l’or élevés et par des filières d’équipement importé. Partout, elle prend de vitesse des dispositifs de contrôle conçus pour des sites miniers terrestres, avec un coût environnemental documenté par le ministère ivoirien des Eaux et Forêts : pollution au mercure, turbidité des rivières, effondrement des berges, contamination des ressources en eau potable.






