Un montant circule depuis avril dans le débat public ivoirien : 4 600 milliards de FCFA — environ 7 milliards d’euros — et près de 142 tonnes d’or échappant au contrôle de l’État. Il a été repris le 17 août encore, cette fois par le directeur général du Centre ivoirien antipollution.
Ce chiffre pose un problème. Selon les sources, il désigne un montant annuel ou un cumul sur cinq ans : l’écart est d’un facteur cinq. Et le volume qu’il suppose ferait de l’économie clandestine ivoirienne un producteur d’or plus important que son industrie minière déclarée. Avant de bâtir une politique publique sur une perte, encore faut-il savoir ce que l’on perd.

D’où vient l’estimation
Elle a été avancée par le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, Mamadou Sangafowa Coulibaly, le 16 avril 2026 à Washington, en marge des réunions de printemps de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Elle a été reprise le 30 avril à Abidjan lors de la 10e Conférence Risque Pays, puis de nouveau le 17 août par Bernard Yapo, directeur général du CIAPOL.
À l’échelle continentale, le ministre situe à environ 435 tonnes le volume d’or africain échappant annuellement aux structures de contrôle.
Trois divergences qui portent sur le chiffre lui-même
La période. Un média ivoirien, s’appuyant sur une note d’évaluation stratégique de juillet 2026, présente les 4 600 milliards comme un cumul de 2021 au premier semestre 2026 — et non comme un montant annuel. Selon la lecture retenue, la perte annuelle est de 4 600 milliards ou d’environ 900 milliards.
L’auteur. Plusieurs reprises attribuent les 4 600 milliards à Stan Zézé, président de Bloomfield Intelligence, lors de la conférence du 30 avril. Un compte rendu du même événement lui attribue en revanche une estimation de « près de 3 000 milliards de FCFA par an ». Le principal parti d’opposition, le PDCI-RDA, avance également 3 000 milliards.
La vraisemblance du volume. C’est la divergence la plus lourde. La production aurifère industrielle déclarée de la Côte d’Ivoire se situe autour de quarante tonnes par an. Attribuer 142 tonnes aux circuits clandestins reviendrait à affirmer que l’économie illégale extrait plus de trois fois ce que produit l’industrie formelle — et placerait le pays parmi les tout premiers producteurs mondiaux, tous circuits confondus.
Africtelegraph relève d’ailleurs que le volume détourné serait « plusieurs fois supérieur aux flux légaux ». Le constat est exact. Il devrait conduire à interroger l’estimation autant qu’à la relayer.
D’autres évaluations circulent, sensiblement plus basses : environ 30 tonnes par an et 744 milliards de FCFA de pertes annuelles selon certaines analyses sectorielles. Entre 744 et 4 600 milliards, l’amplitude est telle qu’aucune des deux bornes ne peut être considérée comme acquise.
Ce qui est solide, en revanche
Les données opérationnelles sont documentées, concordantes — et elles racontent une histoire plus instructive que le montant contesté.
- Plus de 8 500 sites démantelés entre 2021 et le premier semestre 2026 par le Groupement de sécurité contre l’orpaillage illégal (GS-LOI)
- 4 474 personnes déférées devant la justice sur la même période
- Près d’un milliard de FCFA de matériels et d’avoirs saisis
- De 801 sites clandestins actifs en 2023 à plus de 1 600 en mai 2026 — un doublement pendant que la répression s’intensifiait
- 0,13 % de la production illégale interceptée, selon la note d’évaluation
Le chiffre qui devrait retenir l’attention
Ce n’est pas 4 600 milliards. C’est 0,13 %.
Il signifie que le dispositif sécuritaire, malgré son intensité réelle et le nombre d’interpellations, ne touche pas l’économie de l’or clandestin. Il détruit des motopompes, des concasseurs et des dragues — du matériel remplaçable pour quelques millions de FCFA — sans atteindre les circuits de financement, de collecte, de transport et de commercialisation qui font vivre la filière.
Le doublement des sites actifs pendant la période de répression la plus intense dit la même chose autrement : l’offre se reconstitue plus vite qu’elle n’est détruite.
Trois raisons à cette résilience
La première est le cours de l’or. À des niveaux historiquement élevés, la rentabilité du circuit clandestin attire main-d’œuvre et capitaux plus vite que les opérations ne les dispersent. Toute politique de destruction se heurte à une économie dont la marge absorbe les pertes de matériel.
La deuxième est la sortie du métal. L’or extrait illégalement quitte le pays par les frontières terrestres avant d’être réintroduit dans les chaînes de valeur formelles ailleurs — un mécanisme documenté ailleurs sur le continent, notamment au Cameroun où quarante-quatre tonnes ont disparu des statistiques officielles. C’est précisément pourquoi le ministre plaide pour une traçabilité mondiale inspirée du Processus de Kimberley : aucune réponse nationale ne peut suffire dans un marché où l’Afrique de l’Ouest est reliée aux grandes centrales d’achat internationales.
La troisième est l’amont chimique. Abidjan demande un contrôle mondial sur la vente du mercure et du cyanure, importés illégalement, qui alimentent l’orpaillage clandestin tout en détruisant sols et cours d’eau. Là encore, le levier est hors du territoire.
La formalisation, l’autre volet
Le gouvernement conduit en parallèle une politique incitative : attribution de couloirs d’orpaillage encadrés, promotion de coopératives artisanales enregistrées. L’objectif affiché est de ramener une partie de la production informelle dans le circuit légal sans priver de revenus les communautés rurales qui en dépendent.
Le secteur minier formel a contribué à hauteur de 4,5 à 5 % du PIB en 2024, et les mines industrielles versent 0,5 % de leur chiffre d’affaires au Fonds de développement local — écoles, centres de santé, châteaux d’eau.
Cette approche à double détente tarde à produire ses effets, comme le montre le doublement des sites actifs. Elle reste néanmoins la seule qui s’attaque à la cause plutôt qu’à la manifestation : tant que l’orpaillage informel paie mieux que la coopérative enregistrée, aucune brigade ne comblera l’écart.
Ce que le débat oublie
Un élément d’actualité rappelle ce qui se joue au bout de la chaîne. Le 18 août 2026, des dizaines d’orpailleurs — 49 selon le bilan officiel, une centaine selon les sources locales — sont morts dans l’effondrement d’un site aurifère à Zamboyé, en Centrafrique. En Côte d’Ivoire même, un gendarme est mort le 30 juillet, emporté par le Bandama lors d’une opération de destruction de dragues clandestines.
Le débat sur l’orpaillage illicite se mène habituellement en manque à gagner fiscal. Il se mesure aussi en vies : celles des orpailleurs qui creusent sans étai, et celles des agents envoyés les déloger sans équipement adapté.
Reste la clarification chiffrée, et elle n’est pas une coquetterie de rédaction. Un montant qui varie de 744 à 4 600 milliards de FCFA selon les sources, dont la période de référence n’est pas stabilisée et dont le volume implicite dépasse trois fois la production industrielle nationale, ne peut fonder une politique publique. Il peut servir un discours ; il ne peut pas dimensionner un dispositif.
La première étape d’une reprise en main est de savoir ce que l’on perd. La Côte d’Ivoire ne le sait pas encore — et c’est peut-être le vrai constat de ce dossier.








