Du 17 au 19 juin 2026, le Ghana a réuni dirigeants, juristes et diaspora pour transformer une résolution onusienne historique en feuille de route. Derrière l’élan, une question que le continent ne peut plus éviter : saura-t-il parler d’une seule voix ?
Il y a un lieu, et il n’a pas été choisi au hasard. C’est au château de Christiansborg, à Osu, dans la ville d’Accra — un fort bâti par le Danemark au XVIIe siècle sur la côte de l’actuel Ghana, transformé en plaque tournante de la traite négrière avant de devenir un siège du pouvoir colonial — que s’est refermée, le 19 juin, la Next Steps Conference on Reparatory Justice. Le symbole est lourd : c’est sur le sol africain, dans un ancien comptoir négrier bâti par une puissance européenne, que l’Afrique a choisi de parler réparations. Trois jours durant, Accra s’est imposée comme le centre névralgique d’une diplomatie mémorielle africaine en pleine accélération, et le laboratoire d’une justice réparatrice qui veut passer des intentions aux instruments. L’enjeu n’était pas de commémorer. Il était de bâtir.
Une résolution, puis l’épreuve de la mise en œuvre
Tout part du 25 mars 2026. Ce jour-là, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution A/RES/80/250 — la toute première, en quatre-vingts ans d’histoire de l’ONU, consacrée exclusivement à l’esclavage et à la traite transatlantique. Le texte qualifie la traite et l’asservissement des Africains de « crime le plus grave contre l’humanité » et appelle à un dialogue de bonne foi sur la justice réparatrice ainsi qu’à la restitution des biens culturels.
Le vote raconte déjà le rapport de force : 123 États pour, trois contre — les États-Unis, Israël et l’Argentine — et 52 abstentions, dont l’ensemble des pays de l’Union européenne. La France, parmi les abstentionnistes, s’est attiré des critiques jusque dans ses territoires ultramarins.
Porté par le Ghana au nom de l’Union africaine, le texte n’est pas contraignant. C’est précisément ce vide qu’Accra a entrepris de combler. « L’adoption de la résolution n’était pas la destination », a martelé le président John Dramani Mahama à l’ouverture du 18 juin, mais « le fondement d’un processus d’engagement, de réflexion et d’action ».
Justice réparatrice : ce qui sort concrètement d’Accra
La conférence devait accoucher d’un document final nourrissant le rapport du Secrétaire général de l’ONU avant la 82e Assemblée générale. Au-delà du texte, trois mécanismes structurent désormais l’après-résolution :
- un panel consultatif sur la justice réparatrice ;
- un panel d’experts sur la restitution des biens culturels ;
- un panel juridique sur les réparations.
S’y ajoute l’institutionnalisation d’un forum consultatif transcontinental permanent, destiné à maintenir le dialogue entre l’Afrique, les Caraïbes, l’Amérique latine, l’Europe et l’Amérique du Nord. Le tout s’inscrit dans la Décennie des réparations proclamée par l’Union africaine pour 2026-2036, et s’adosse à deux organes déjà créés : la Commission d’experts et le Groupe de référence des juristes de l’UA.
Le glissement est net : on quitte le registre des excuses symboliques pour celui des instruments — reconnaissance officielle, réformes éducatives, restitutions patrimoniales, investissements ciblés, cadres de coopération.
L’Afrique, partie prenante — et concernée
Accra a rassemblé du monde : plus de quatre-vingts pays représentés. Autour du président ghanéen, le Sénégalais Bassirou Diomaye Faye, la Namibienne Netumbo Nandi-Ndaitwah — première femme à diriger son pays —, le Libérien Joseph Boakai, le Santoméen Carlos Vila Nova et le Gambien Adama Barrow ont fait le déplacement, aux côtés de la Première ministre de la Barbade Mia Mottley, figure de proue mondiale du combat pour les réparations. La Commission de l’Union africaine était représentée par son président, Mahamoud Ali Youssouf, et la voix du Nobel nigérian Wole Soyinka a porté dans les débats. Bassirou Diomaye Faye a appelé à faire de la résolution « un levier de justice et de dignité ». Tenue le jour du Juneteenth — l’abolition aux États-Unis —, la clôture à Osu a scellé un message : la diaspora n’est plus seulement victime de l’histoire, elle en devient actrice politique.
Signe de l’écho mondial du rendez-vous, la France — qui s’était pourtant abstenue lors du vote onusien — n’a pas boudé le débat : le président Emmanuel Macron était attendu pour s’adresser à la conférence par visioconférence.
Mahama a tenu à éclairer un angle mort : le sort spécifique des femmes et des filles réduites en esclavage, dont la souffrance, dit-il, fut « dissimulée des registres officiels », victimes d’un double effacement.
La question que peu osent poser : l’unité
Reste le point aveugle du continent lui-même. Les États africains, dont certains royaumes et comptoirs furent impliqués dans la traite, sauront-ils tenir une position unie ? Rivalités internes, intérêts économiques divergents, dépendance persistante aux anciennes puissances coloniales : autant de fractures qui compliquent toute stratégie commune.
C’est là que le discours de Mahama prend sa pleine portée. Sa formule, devenue le mot d’ordre d’Accra, sonne comme un avertissement : la justice réparatrice « ne nous sera pas tendue. Comme l’indépendance politique, elle doit être affirmée, poursuivie et conquise par la détermination et l’unité ». La filiation avec Nkrumah n’est pas fortuite : elle inscrit le dossier dans le prolongement direct du projet panafricain.
La conférence d’Accra ne sera donc pas jugée sur ses discours, mais sur sa capacité à produire un mécanisme de suivi impartial, chiffré et contraignant. Sans cela, le risque est connu : un sommet de plus. Avec, le continent tiendrait enfin l’amorce d’un cadre où la mémoire cesse d’être une cérémonie pour devenir une politique.
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Sources : ONU (Rés. A/RES/80/250) ; ministère ghanéen des Affaires étrangères ; APAnews ; Le Soleil (Sénégal) ; GBC Ghana ; Graphic Online ; Pulse Ghana ; Rainbow Radio ; La Nouvelle Tribune ; France Info La 1re.