Le ministère marocain de l’Intérieur a livré le 3 août 2026 sa lecture de la ruée migratoire sur Ceuta des 30 et 31 juillet : des rumeurs propagées sur les réseaux sociaux, des réseaux de traite qui les ont exploitées, et l’interprétation erronée d’une décision de justice rendue en Espagne. Sur le bilan humain, le Maroc fait état de onze morts ; l’Espagne en annonce au moins soixante-douze.
Ceuta : ce que le Maroc reproche à la justice d’Espagne
Pour le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Mustapha El Khalfi, les tentatives massives de franchissement vers Ceuta et Melilla ne relèvent ni du hasard ni d’un mouvement spontané. Trois facteurs se sont conjugués.
Le premier est la diffusion de fausses informations, dont la rumeur de l’ouverture d’un poste frontière, massivement relayée avant la convergence des candidats au départ. Le deuxième est l’activisme des réseaux de traite des êtres humains, qui ont amplifié ces annonces. Le troisième, le plus documenté par Rabat, tient à une lecture fautive de décisions judiciaires espagnoles.
L’arrêt visé est celui rendu le 8 juillet 2026 par le Tribunal suprême espagnol. Il interdit d’appliquer les « retours à chaud » aux personnes interceptées en mer : le régime prévu pour le franchissement des barrières terrestres de Ceuta et Melilla ne s’étend pas automatiquement aux nageurs. La décision ne crée aucun droit de séjour et n’empêche pas une procédure de rapatriement respectant les garanties légales. Des publications virales ont pourtant affirmé que les personnes atteignant l’enclave ne pourraient plus être renvoyées.
De là une forme nouvelle de tentative : la traversée à la nage. Le ministère marocain souligne qu’en certains points, moins de soixante-dix mètres séparent la côte marocaine de Ceuta, et que la faible profondeur des eaux laisse croire à un passage sans danger. Des milliers de personnes se sont jetées à l’eau face à des brise-lames, des clôtures et des courants.
Deux bilans officiels irréconciliables
C’est le point de friction du dossier, et il porte sur le nombre de morts.
Le ministère marocain de l’Intérieur présente ses données comme les seules officielles et vérifiées. Il fait état de plus de 41 000 tentatives d’assaut sur Ceuta et Melilla, et d’un bilan de onze décès : un par chute depuis une zone rocheuse près de Ceuta, dix par noyade.
Madrid a publié un bilan sensiblement différent : au moins soixante-douze personnes mortes en mer, noyées ou écrasées en tentant d’escalader un brise-lames et la clôture frontalière. Les estimations espagnoles et locales de franchissements ou de tentatives se situent, elles, entre 50 000 et 60 000. Les autorités espagnoles ont par ailleurs recensé 862 mineurs non accompagnés, dont la prise en charge relève d’une évaluation individuelle que les structures de l’enclave peinent à absorber.
Un écart de un à sept sur le nombre de morts n’est pas un détail technique. Il n’est pas expliqué à ce stade et devra l’être. L’Association marocaine des droits humains a réclamé une enquête indépendante pour établir les responsabilités. Aucun chiffre ne peut ici être présenté comme établi : les deux séries sont des bilans de partie, et elles ne recouvrent manifestement pas le même périmètre — tentatives, entrées, interpellations et reconduites peuvent se chevaucher.
Ce que Rabat engage, ce que l’explication laisse de côté
Le ministère indique avoir adopté une approche préventive dès les premiers signaux : anticipation des indicateurs, renforcement du dispositif sécuritaire, mobilisation des autorités territoriales, intensification des contrôles terrestres et maritimes. Des enquêtes judiciaires ont été ouvertes pour établir les responsabilités pénales, en particulier celles des réseaux de traite. La quasi-totalité des personnes parvenues dans les enclaves ont été reconduites vers le territoire marocain, dans le cadre d’une coordination avec les autorités espagnoles.
Cette lecture est cohérente sur les mécanismes déclencheurs. Elle est aussi, par construction, centrée sur le volet répressif et informationnel. Elle n’aborde pas les causes du départ — documentées, notamment dans la région de Fnideq, dont l’économie a été durement affectée par la fermeture des circuits de commerce transfrontalier avec Ceuta, sans dispositif de reconversion à la hauteur. Le Maroc est pourtant, selon la Banque africaine de développement, le pays le plus industrialisé du continent : c’est ce paradoxe que la crise met à nu. Nous l’analysons dans ce décryptage consacré à la jeunesse marocaine.
Le contexte diplomatique alimente enfin une autre lecture, largement débattue dans la presse espagnole et européenne : celle d’un usage de la pression migratoire comme levier bilatéral, comme en mai 2021 lors de l’affaire Brahim Ghali. L’hypothèse est avancée par plusieurs analystes ; elle n’est pas établie, et Rabat la rejette en affirmant maintenir une coordination étroite avec Madrid.
Reste une exigence commune aux deux capitales : publier des données compatibles sur les tentatives, les entrées, les renvois, les blessés et les disparus. Sans définitions partagées, chaque bilan devient un instrument politique — un travers déjà observé dans les négociations migratoires entre Tripoli et Bruxelles, et dans le décompte des morts sur les routes migratoires. Le Processus de Rabat, lancé le 11 juillet 2006 et qui réunit vingt-neuf pays africains et vingt-huit pays européens, offre le cadre de ce dialogue ; vingt ans plus tard, Ceuta rappelle qu’il n’a pas produit d’instrument de mesure commun. La documentation de référence sur les dispositions douanières applicables à Ceuta et Melilla est publiée par la Commission européenne.