Partenaire RAF Academy — formations Intelligence Artificielle. Six modules pour professionnels, dès septembre 2026. Découvrir les formations

Cacao camerounais : TriLinc déprécie de 21,6 % sa créance

Fèves de cacao camerounais séchées, filière au cœur de la créance TriLinc

Au 30 juin 2026, le fonds américain TriLinc Global Impact Fund n’évalue plus qu’à 12,604 millions de dollars — environ 7,26 milliards de FCFA — une créance dont le principal s’élève à 16,078 millions de dollars, soit 9,26 milliards de FCFA, sur Producam, société camerounaise de négoce de cacao et de café. La décote atteint 21,6 %. Le dossier remonte à 2018 et se joue désormais devant les tribunaux britanniques.

Deux chiffres, et tout l’écart entre les deux

Le formulaire 10-Q déposé le 12 août 2026 auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur boursier américain, inscrit une ligne Cameroun dans la catégorie des participations de financement du commerce senior garanties : principal de 16 077 863 dollars, participation de 77 % dans la facilité, juste valeur de 12 603 957 dollars — soit 4,6 % de l’actif net du fonds.

Six mois plus tôt, au 31 décembre 2025, la même ligne était valorisée 13 525 607 dollars. La valeur a donc reculé de 921 650 dollars, environ 531 millions de FCFA, au premier semestre 2026. TriLinc attribue cette nouvelle dépréciation aux retards persistants dans le recouvrement.

Près de 2 milliards de FCFA séparent aujourd’hui le montant juridiquement dû de ce que le prêteur pense pouvoir en tirer.

Une décote n’est pas une perte, et la distinction compte

TriLinc n’annonce pas avoir abandonné 2 milliards de FCFA de créance. Il ne dit pas non plus que Producam est en faillite, et ne donne aucune information sur la situation opérationnelle actuelle de l’entreprise.

La juste valeur inscrite dans les comptes est une estimation de ce que le fonds pense récupérer, compte tenu des délais et des risques. L’évaluation relève du « niveau 3 » : contrairement à une action cotée, aucun prix de marché n’est observable. Le gestionnaire doit donc bâtir des hypothèses sur les flux futurs attendus et les actualiser en fonction du risque.

Le financement est par ailleurs classé en défaut et en non-accrual. Cette seconde notion est la plus parlante : lorsqu’un prêt fonctionne normalement, les intérêts courus sont enregistrés progressivement comme revenus. Quand le doute sur leur encaissement devient assez sérieux, le prêteur cesse de les comptabiliser. Pour Producam, ces intérêts non reconnus atteignent 1,022 million de dollars — environ 588 millions de FCFA — sur le seul premier semestre 2026. C’est une somme distincte de la décote, et elle ne s’y ajoute pas comme une perte déjà constatée.

Le dossier a huit ans

Entre mars et juin 2018, TriLinc a acquis trois participations, pour 15,986 millions de dollars au total, dans un financement commercial accordé à Producam pour ses exportations de cacao et de café.

Ce type de crédit est le nerf du négoce de matières premières. Un négociant doit acheter les fèves aux producteurs et aux coopératives, financer leur stockage et leur transport, parfois plusieurs mois avant d’être payé par son client étranger. Sans trésorerie, le cycle ne tourne pas.

Selon le récit de TriLinc rapporté par Investir au Cameroun, le gestionnaire d’alors, Africa Merchant Capital Group, aurait signalé dès le troisième trimestre 2018 que Producam avait utilisé le produit de la vente d’une partie de ses stocks pour financer sa trésorerie plutôt que pour rembourser le crédit. Le document ne contient pas la version de Producam sur cet épisode, et nous ne l’avons pas davantage : cette affirmation est celle du créancier, non un fait contradictoirement établi.

De 17,5 % à 9,5 % : la dette a déjà été restructurée une fois

En avril 2021, Scipion Capital a remplacé Africa Merchant Capital comme gestionnaire de la facilité, avec pour mission de poursuivre la réalisation des garanties.

Le taux d’intérêt initial, 17,5 %, a été ramené rétroactivement au 1er janvier 2019 : 9,5 % pour les deux participations liées au cacao, 6 % pour celle liée au café. Le tableau des investissements du 10-Q confirme ces taux.

Une partie des intérêts a été capitalisée plutôt que réglée — ce qui explique que le principal actuel, 16,078 millions de dollars, dépasse légèrement le montant investi à l’origine, 15,986 millions. L’échéance du financement apparaît fixée au 31 décembre 2024. Elle est passée.

Le recouvrement ne dépend plus de Producam

C’est l’élément le plus révélateur du dossier. TriLinc indique qu’au 30 juin 2026, il espérait récupérer l’essentiel des sommes non pas auprès de l’emprunteur camerounais, mais grâce à une action engagée devant les tribunaux britanniques contre le gestionnaire des garanties du financement et son assureur.

Le rapport ne nomme pas ces parties, ne chiffre pas la demande et ne donne aucun calendrier. Sur la seule base du document, il est impossible de dire combien le fonds récupérera, ni quand. C’est précisément cette incertitude qui nourrit la décote.

Le prêteur lui-même va mal

Le cas Producam doit être replacé dans la situation de TriLinc. Au 30 juin 2026, 19 entreprises financées par le fonds étaient classées en non-accrual, pour 129,57 millions de dollars de juste valeur — 49,3 % de ses investissements. Vingt et un dossiers figuraient sur sa liste de surveillance renforcée, soit 51,1 % du portefeuille.

Le 10-Q rappelle par ailleurs qu’un ancien sous-conseiller, The International Investment Group, sanctionné pour fraude par la SEC en 2019, avait vendu au fonds une participation de 6 millions de dollars dans un prêt qui n’existait pas, et gérait 5 des 21 dossiers sous surveillance.

L’actif net du fonds s’établit à 271,9 millions de dollars, soit 5,70 dollars par part, pour 333,8 millions de dollars de coût d’acquisition des investissements — une décote globale d’environ 21 %, comparable à celle de la ligne camerounaise. Autrement dit, Producam n’est pas une exception dans ce portefeuille : c’en est la moyenne.

Le secteur « chocolat et produits de cacao » y représente 23,5 millions de dollars, 9 % du portefeuille. La ligne Producam en constitue plus de la moitié.

Ce que le dossier ne dit pas sur Kékem

Producam est historiquement associée aux activités d’Emmanuel Neossi dans le cacao camerounais. En juin 2016, l’Agence Ecofin présentait la société comme l’initiatrice du projet d’usine de transformation de Kékem, dans la région de l’Ouest, avec l’équipementier suisse Bühler. Mais à l’inauguration, le 26 avril 2019, l’installation était exploitée par Neo Industry SA, autre société promue par le même entrepreneur — un investissement annoncé de 54 milliards de FCFA, dont 1,2 milliard d’appui public, pour une capacité initiale de 32 000 tonnes de fèves par an. En septembre 2025, Neo Industry annonçait vouloir tripler ses capacités.

Trois précautions s’imposent. Rien n’établit que les fonds de TriLinc ont servi à construire l’usine : le 10-Q décrit un financement commercial destiné au négoce, et ne cite pas Neo Industry parmi les emprunteurs. Le document ne parle pas de faillite. Et il ne nomme aucun dirigeant — le lien avec M. Neossi relève de la notoriété publique de ses activités, pas du rapport. Ni Producam ni son promoteur n’ont réagi publiquement.

Le cacao camerounais n’a manqué ni de fèves ni de prix

Le contexte de marché ajoute un paradoxe. La campagne cacaoyère camerounaise 2025-2026, à prix libres, s’est achevée en juillet 2026 sur un record de 2 600 FCFA le kilogramme bord champ — plus du double du prix garanti ivoirien fixé le 1er septembre.

La difficulté décrite par TriLinc ne porte donc pas sur la récolte. Elle porte sur un financement de 2018 et sur une chaîne de garanties.

C’est le même angle mort que celui décrit dans notre enquête sur le voyage d’un kilo de café : le maillon invisible de la filière, et il est celui où la valeur s’échappe le plus discrètement. Le pays peut produire davantage de fèves, obtenir de meilleurs prix, construire des capacités de broyage : tant que ses négociants et ses industriels empruntent à 17,5 %, avec des garanties gérées à Londres et des litiges arbitrés en Angleterre, une partie de la chaîne de valeur reste financée — et jugée — ailleurs.

Sources : TriLinc Global Impact Fund LLC, formulaire 10-Q pour le trimestre clos le 30 juin 2026, déposé à la SEC le 12 août 2026 ; Investir au Cameroun (4 septembre 2026, 8 juillet 2026, 10 septembre 2025) ; Business in Cameroon ; Agence Ecofin (juin 2016) ; Africtelegraph.

Articles similaires

Get the app