Assurance agricole en Tanzanie : la BAD vise 300 000 paysans

Champ de maïs sous un ciel chargé à Moshi, en Tanzanie, pays où la BAD veut étendre l’assurance agricole

La Banque africaine de développement (BAD) a accordé un don de 997 000 dollars à Agriculture and Climate Risk Enterprise (ACRE Africa), une entreprise basée au Kenya, pour étendre l’assurance agricole à environ 300 000 petits exploitants dans 15 régions de Tanzanie. L’accord, signé le 28 octobre 2026 à Nairobi, fixe une cible et non un résultat. Il laisse surtout ouverte la question qui décidera de son utilité : qui paiera les primes des paysans, et pendant combien de temps ?

Ce que prévoit l’accord signé à Nairobi

Selon le communiqué de la BAD daté du 4 novembre 2026, republié par allAfrica, le don provient de l’Africa Digital Financial Inclusion Facility (ADFI, Facilité pour l’inclusion financière numérique en Afrique). ACRE Africa y ajoute une contribution en nature de 437 000 dollars, ce qui porte le projet à environ 1,43 million de dollars.

Le projet s’intitule « Bridging the Agricultural Risk Protection Gap to Scale Climate Smart Insurance » : combler le déficit de protection contre les risques agricoles pour généraliser une assurance adaptée au climat. Il accorde une attention particulière aux femmes et aux jeunes. Rien, dans le texte, ne présente le don comme une somme versée directement aux exploitants.

Le dispositif décrit est d’abord une chaîne numérique : inscription des agriculteurs, collecte des primes, suivi des cultures et traitement des sinistres. La vente doit passer par des agents communautaires, des institutions financières, des fournisseurs d’intrants et des acheteurs de récoltes, c’est-à-dire par ceux que les paysans côtoient déjà. Alex Mubiru, directeur général du bureau régional de la BAD, y voit une manière d’inclure les populations longtemps exclues des services financiers.

Un guichet numérique, pas un fonds climat

Selon la BAD, l’ADFI a été lancée en 2019 avec notamment la Fondation Gates et l’Agence française de développement, et elle est gérée par la Banque. Il s’agit donc d’un outil d’inclusion financière numérique, et non d’un mécanisme de financement des catastrophes comme l’African Risk Capacity, la mutuelle panafricaine à laquelle Madagascar paie ses primes d’assurance climatique. Le communiqué ne mentionne d’ailleurs aucun rôle de cette mutuelle dans le projet tanzanien.

Plusieurs informations manquent : les cultures couvertes, la liste des 15 régions, les compagnies qui porteront le risque, la durée du projet et son calendrier. Le texte parle d’assurance « climato-intelligente » sans dire si elle sera indicielle, c’est-à-dire déclenchée par une mesure météorologique plutôt que par l’expertise de chaque parcelle. La différence compte pour le paysan : un indice peut ne pas refléter ce qu’il a réellement perdu.

ACRE Africa n’arrive pourtant pas en terrain inconnu. L’UNSGSA, le bureau onusien chargé de la finance inclusive, décrivait le 3 novembre 2022 son offre tanzanienne BIMA PIMA, une assurance indicielle météo vendue avec Jubilee Insurance et Tan Management : une carte à gratter de 1 000 shillings, soit environ 0,40 dollar, pour 12 000 shillings de couverture, soit environ 5 dollars. L’entreprise visait alors plus de 100 000 souscripteurs. Rien ne dit que le produit financé par la BAD sera celui-là, et le nombre de souscripteurs atteint n’a pas été retrouvé.

Environ 3,30 dollars par paysan, et les primes ?

Rapporté aux 300 000 agriculteurs visés, le don représente environ 3,30 dollars par personne, et environ 4,80 dollars avec la contribution en nature d’ACRE Africa (calculs de la rédaction). Ce ratio n’est ni une prime ni une indemnisation.

Il pose surtout la question que le communiqué laisse de côté : le don subventionne-t-il les primes ou seulement les outils de distribution ? Le Bénin a tranché autrement : son assurance agricole a couvert 94 905 exploitants, subventionnés à 80 % sur leur prime. Si les paysans tanzaniens doivent payer seuls, le projet se heurtera au premier obstacle connu de ce marché, le prix.

Une assurance agricole encore marginale

Le déficit que le projet veut combler est documenté, mais les chiffres sont anciens. Selon le rapport « Protecting Growing Prosperity », publié le 18 septembre 2018 par ISF Advisors et la Fondation Syngenta pour une agriculture durable, moins de 20 % des petits exploitants dans le monde disposent d’une assurance agricole, et moins de 3 % en Afrique subsaharienne. Il s’agit d’estimations.

En Tanzanie, la mesure est moins nette. La presse locale cite pour 2021 des parts de 0,17 % ou de 0,02 % du marché de l’assurance générale, un écart que nous n’avons pas pu trancher dans les rapports du régulateur. Les deux chiffres décrivent une activité résiduelle.

Ce que les études disent de la demande

Les évaluations disponibles portent sur l’assurance indicielle : elles éclairent le sujet sans prédire le cas tanzanien. Dans le nord du Ghana, l’étude de Dean Karlan, Christopher Udry et de leurs coauteurs, publiée en 2014, montre que les agriculteurs assurés ont dépensé 13 % de plus en culture, mais que moins de 20 % d’entre eux achetaient l’assurance au prix du marché.

Une synthèse du laboratoire J-PAL, mise à jour en octobre 2024, généralise ce constat. Dans six études qui faisaient varier les prix, l’achat restait sous 10 % dans la plupart des contextes et ne dépassait jamais 20 %. Les subventions augmentent les achats, et dans trois études, recevoir une indemnisation ou voir un voisin en toucher une renforce la confiance et le rachat l’année suivante.

Une méta-analyse de Pauline Castaing et Jules Gazeaud, parue en 2025 dans le Journal of Development Economics, agrège huit expérimentations. L’accès à l’assurance indicielle y accroît l’investissement productif de 8 % à 16 %, avec de fortes différences d’une étude à l’autre. Les auteurs appellent à la prudence avant de généraliser ces dispositifs.

Le vrai test viendra après le premier sinistre

Le nombre de contrats vendus ne suffira donc pas à juger le projet. Il faudra connaître la part des paysans qui renouvellent, le montant des primes, les indemnités réellement versées et les délais de paiement : une assurance qui paie après le début de la campagne suivante perd une grande partie de son intérêt.

Reste la question du risque lui-même : le communiqué ne nomme pas les assureurs. Pour le projet tanzanien, l’épreuve sera double : atteindre 300 000 agriculteurs, puis les convaincre de racheter une assurance une fois l’aide extérieure terminée.

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