Le Sénégal et la Guinée-Bissau veulent se doter d’une feuille de route judiciaire commune. Le 19 octobre 2026, le ministre sénégalais de la Justice, Me Moussa Sarr, a reçu son homologue bissau-guinéen, João Bernardo Vieira, pour parler de quatre chantiers : coopération judiciaire, formation des magistrats, actualisation des accords bilatéraux et libre circulation. Aucune convention n’a été signée et aucun calendrier n’a été annoncé.
Sénégal–Guinée-Bissau : une audience, pas encore un accord
Selon le communiqué du ministère sénégalais de la Justice, Me Moussa Sarr, garde des Sceaux, a reçu en audience João Bernardo Vieira, ministre de la Justice et des Droits de l’Homme de Guinée-Bissau, venu avec une délégation. L’Agence de presse africaine (APA) situe la rencontre à Dakar ; le ministère, Leral et Smedia ne précisent pas le lieu. Le ministre sénégalais a plaidé pour « une concertation continue et constructive sur les questions frontalières ».
Dakar a proposé de partager l’expérience de deux de ses institutions : le Centre de formation judiciaire et le Pool judiciaire financier (PJF). Installé le 17 septembre 2024 en remplacement de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), le PJF couvre seize catégories d’infractions, dont le blanchiment de capitaux, la corruption et le trafic de stupéfiants, selon le portail gouvernemental Vie publique.
Le reste est à écrire. Les comptes rendus ne mentionnent ni extradition, ni entraide pénale, ni lutte antidrogue en tant que telles, et ne disent pas quels accords bilatéraux seraient actualisés. Une rencontre ministérielle ne crée pas, à elle seule, d’accès partagé aux données d’une enquête ou aux informations bancaires.
Une frontière où passent la cocaïne et l’argent sale
L’enjeu tient à la géographie. La frontière sud du Sénégal, celle de la Casamance, fait face à la Guinée-Bissau, longtemps décrite comme une plaque tournante de la cocaïne sud-américaine vers l’Europe. En septembre 2026, le représentant régional de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Amado Philip de Andres, a estimé auprès de la Deutsche Welle que la Guinée-Bissau n’était plus « la principale porte d’entrée » de la cocaïne en Afrique de l’Ouest, selon le magazine Africa Defense Forum.
La route s’est déplacée, et le Sénégal est désormais en première ligne. Selon la même publication, la douane sénégalaise a saisi en 2025 plus de 850 livres de cocaïne dans le sud du pays, puis près d’une tonne à la mi-juin dans un camion de fruits près d’Ida Mouride. La Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC) estime que les saisies de cocaïne en Afrique de l’Ouest sont passées d’environ 2 tonnes en 2018 à plus de 30 tonnes en 2025.
Derrière la drogue, il y a l’argent. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) estimait en 2020 que 88,6 milliards de dollars quittent chaque année l’Afrique sous forme de fuite illicite de capitaux. Pour Dakar, la coopération avec Bissau ne relève donc plus de l’aide à un voisin fragile : elle touche son propre territoire.
Ce que la justice peut faire sur cette frontière
Les deux armées ont déjà avancé. Le 14 août 2026, l’Agence de presse sénégalaise (APS) annonçait un calendrier de patrouilles conjointes dans la zone frontalière, avec la zone militaire n° 5 du colonel Cheikh Guèye. Mais une patrouille saisit ; elle ne juge pas et ne remonte pas les flux financiers.
C’est là que la feuille de route sera jugée. Pour avoir une portée réelle, elle devra préciser qui saisit, qui instruit, comment les preuves financières franchissent la frontière et qui récupère les avoirs confisqués. C’est la question que posait déjà notre dossier le jour où l’Afrique a regardé ses frontières : une limite tracée n’est rien sans les institutions qui la font respecter. La formation des magistrats est une voie concrète, à condition de définir les bénéficiaires, les moyens et l’usage qu’ils en feront dans leurs juridictions.
La Casamance ajoute une couche. Le 23 février 2025, à Bissau, le gouvernement sénégalais et la faction Front sud du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) ont signé un accord de paix, sous l’égide du président bissau-guinéen d’alors, Umaro Sissoco Embaló. Ce médiateur a depuis été renversé, et aucune déclaration récente sur le suivi de l’accord n’a été trouvée.
Un partenaire en transition militaire
L’interlocuteur de Dakar représente un pouvoir militaire. L’armée a renversé Umaro Sissoco Embaló fin novembre 2025, avant la proclamation des résultats de la présidentielle et des législatives. Le général Horta N’Tam dirige la transition, et la présidentielle du 6 décembre 2026 paraît compromise.
Le Sénégal n’est pas un voisin neutre. Son président, Bassirou Diomaye Faye, préside la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a confié à Dakar, le 19 juillet 2026 à Freetown, la médiation dans la crise bissau-guinéenne. Début octobre, Dakar a demandé que toute révision du calendrier électoral se fasse dans le consensus et que les restrictions aux activités politiques soient levées.
Rien n’indique que l’audience judiciaire modifie cette position. Mais elle montre que Dakar traite avec les autorités de transition sur des dossiers techniques. Sa portée se mesurera aux premiers dossiers qui franchiront la frontière.








