Des trottoirs de trois mètres au lieu de 1,50 mètre, pour faire une place organisée aux vendeurs : c’est l’une des propositions de l’architecte togolais Rodolphe Tchakpala pour Lomé. Dans un entretien accordé à l’Agence Ecofin et publié le 13 octobre 2026 par Togo First, il appelle les villes africaines à cesser d’importer des modèles conçus ailleurs. « Si nos villes finissent par ressembler à Paris ou à New York, c’est que nous aurons échoué », affirme-t-il.
Selon la présentation de Togo First, Rodolphe Tchakpala est diplômé de l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (EAMAU) et dirige Altar Architects, une entreprise togolaise qui intervient de la conception à la réalisation des bâtiments. L’entretien a été conduit par Fiacre E. Kakpo.
Rodolphe Tchakpala : « travailler avec le climat plutôt que contre lui »
L’architecte part d’un constat : le climat a longtemps été traité « comme une contrainte technique contre laquelle il faudrait lutter ». Il rappelle que l’architecture vernaculaire partait du vent, de la course du soleil et de la pluie. Orientation des bâtiments, ventilation naturelle et protection solaire sont, pour lui, les premiers outils du projet. Son principe tient en une phrase : « travailler avec le climat plutôt que contre lui ».
Il ne rejette pas pour autant les matériaux venus d’ailleurs. Le problème n’est pas le verre, explique-t-il, mais une façade entièrement vitrée, orientée plein ouest, exposée au soleil, qu’il faut ensuite refroidir à grands frais. Avec des avant-toits ou des brise-soleil, le même verre donne « un résultat complètement différent ». L’enjeu, dit-il, n’est pas de revenir au passé mais de « construire une modernité qui nous appartient ».
Sur la construction en terre, il se montre nuancé. Bâtir en terre « ne signifie pas automatiquement construire bioclimatique », et il appelle à « arrêter d’associer systématiquement « terre » et « case » ». Selon lui, ce n’est pas tant le matériau qui coûte cher que sa mise en œuvre : les ouvriers formés au parpaing sont bien plus nombreux que ceux qui maîtrisent la terre crue. Le calcul change, avance-t-il, quand on construit mille ou dix mille logements plutôt qu’une maison.
Du logement social à l’intelligence artificielle
Ces principes peuvent-ils s’appliquer à des programmes de 20 000 ou 30 000 logements ? « Bien sûr. Le soleil frappe de la même manière une villa de luxe et un logement social. Le vent ne change pas avec le revenu de l’habitant », répond-il. Il reconnaît que l’architecte « ne peut pas résoudre seul la crise du logement », mais estime qu’il peut aider à reformuler le problème : consulter les futurs habitants, et interroger des standards jugés obligatoires, comme le carrelage partout ou un même niveau de finition dans toutes les pièces.
Il admet que sa profession est souvent perçue comme réservée aux plus aisés, et défend une méthode qu’il appelle le « ping-pong » : écouter, proposer, recevoir un retour, réadapter. Quant à l’intelligence artificielle (IA), elle rendra selon lui obsolète « une certaine manière d’exercer l’architecture », mais « ne peut pas, à elle seule, produire une culture architecturale ».
Lomé : restructurer plutôt que construire
Togo First rappelle que le Grand Lomé comptait 2,19 millions d’habitants au recensement de 2022, soit 27 % de la population togolaise, et que la Banque mondiale relève une forte exposition de l’agglomération aux inondations, liée notamment à son extension et aux insuffisances du drainage dans certaines périphéries. Pour Rodolphe Tchakpala, l’architecte ne peut agir seul face à l’étalement urbain : il faut réunir urbanistes, économistes et sociologues. « Nous importons des modèles. Ces modèles créent des problèmes pour lesquels nous devons ensuite importer des solutions », résume-t-il.
Interrogé sur une seule orientation pour les dix prochaines années, il répond : « Je parlerais moins de construire Lomé que de la restructurer. » Une route, souligne-t-il, est aussi un lieu de rencontre et de commerce. D’où l’idée de trottoirs de trois mètres, « si l’espace le permet », partagés entre circulation et activités commerciales organisées.
Le débat dépasse le Togo. Selon le rapport « Dynamiques de l’urbanisation africaine 2025 », publié en mars 2025 par le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’Organisation de coopération et de développement économiques (CSAO/OCDE), la Banque africaine de développement (BAD), Cities Alliance et Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLU Afrique), la population urbaine du continent devrait doubler, de 700 millions à 1,4 milliard de personnes, d’ici 2050.
Sources
- Togo First / Agence Ecofin, « Rodolphe Tchakpala : « Si nos villes finissent par ressembler à Paris ou à New York, c’est que nous aurons échoué » », entretien réalisé par Fiacre E. Kakpo, 13 octobre 2026.
- CSAO/OCDE, BAD, Cities Alliance, CGLU Afrique, Africa’s Urbanisation Dynamics 2025, mars 2025.
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