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Faux médicaments en Afrique : le marché qui encaisse en 2026

Gélules authentiques et faux médicaments comparés sous un détecteur de la FDA américaine

Le grand format NotreAfrik — Qui capte la valeur ? Médicament en Afrique (volet 3/6). Faux médicaments : le marché qui encaisse. Selon une estimation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publiée en 2017, environ un produit médical sur dix en circulation dans les pays à revenu faible et intermédiaire était de qualité inférieure ou falsifié. Les faux médicaments captent l’argent destiné à soigner. Mais tous les défauts de qualité ne relèvent pas du même mécanisme, et les bilans humains qui circulent ne mesurent pas tous la même chose.

Gambie, 2022 : le sirop qui ne soignait pas

Le 5 octobre 2022, l’OMS publie une alerte sur quatre sirops pédiatriques identifiés en Gambie. Les analyses de laboratoire confirment qu’ils contiennent des quantités inacceptables de diéthylène glycol et d’éthylène glycol, deux contaminants toxiques qui peuvent provoquer une atteinte rénale aiguë et être mortels.

Ce cas montre pourquoi l’expression « faux médicaments » ne suffit pas à décrire tous les dangers. L’alerte de l’OMS classe ces produits comme « de qualité inférieure (contaminés) » : elle ne porte pas sur l’imitation d’une marque. La chaîne de valeur peut échouer au stade de la fabrication ou du contrôle, sans contrefaçon.

Faux médicaments, qualité inférieure, non enregistrés : trois réalités

La terminologie adoptée par la 70e Assemblée mondiale de la santé le 29 mai 2017 distingue trois catégories. Un produit falsifié présente délibérément une identité, une composition ou une origine mensongère. Un produit de qualité inférieure est autorisé, mais ne respecte pas ses normes de qualité ou ses spécifications. Un produit non enregistré n’a pas été évalué ni autorisé par l’autorité de réglementation du marché où il est vendu. Ces catégories peuvent se croiser dans les circuits, mais elles ne sont pas interchangeables. Ce vocabulaire a aussi été choisi pour ne plus confondre la qualité sanitaire d’un produit avec la protection de la propriété intellectuelle.

Un générique légal n’est donc pas un faux médicament. À l’inverse, un produit authentique peut devenir impropre à l’usage s’il a été mal conservé. Identifier le mécanisme permet de choisir la bonne réponse.

Le coût humain : des modèles, pas un registre des victimes

Le communiqué de l’OMS du 28 novembre 2017 repose sur plus d’une centaine d’études portant sur 48 000 échantillons dans 88 pays à revenu faible et intermédiaire. Il cite un modèle de la London School of Hygiene and Tropical Medicine : 116 000 décès supplémentaires par an dus au paludisme en Afrique subsaharienne, dans une fourchette de 64 000 à 158 000, pourraient être causés par des antipaludiques de qualité inférieure ou falsifiés. Il présente séparément un modèle de l’Université d’Édimbourg, selon lequel 72 000 à 169 000 enfants mourraient chaque année d’une pneumonie due à des antibiotiques de qualité inférieure ou falsifiés ; le communiqué ne rattache ce second chiffre à aucune région.

Un autre chiffre circule largement : les produits médicaux trafiqués tueraient « près d’un demi-million » d’Africains subsahariens par an. C’est le titre retenu en février 2023 par le service d’information des Nations unies pour présenter le rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) sur le trafic de produits médicaux au Sahel. Or le rapport lui-même ne contient pas cette estimation. Il juxtapose deux bornes hautes tirées d’une étude de l’OMS de 2017 : « jusqu’à 267 000 » décès par an liés aux antipaludiques de qualité inférieure ou falsifiés en Afrique subsaharienne, sur une fourchette de 72 000 à 267 000, et « jusqu’à 169 271 » décès liés aux antibiotiques utilisés contre la pneumonie sévère de l’enfant. Additionnés, ces deux plafonds donnent environ 436 000. Le « demi-million » est une somme de maximums arrondie vers le haut, pas une mesure.

Ces estimations ne sont pas un comptage observé en 2026, et elles ne se limitent pas à la falsification volontaire : elles incluent les produits simplement défectueux. Leur portée reste considérable. Un traitement défaillant peut laisser une infection progresser, provoquer une intoxication ou favoriser la résistance aux antimicrobiens.

Quand la pénurie devient une occasion commerciale

Dans sa fiche d’information du 3 décembre 2024, l’OMS cite parmi les facteurs de risque les prix élevés et l’accès limité aux médicaments authentiques, des chaînes d’approvisionnement longues et complexes, un contrôle réglementaire insuffisant et la corruption. Le marché illicite exploite un besoin que le circuit sûr ne satisfait pas toujours à temps, ou à un prix que le patient peut payer. La même fiche chiffre à 30,5 milliards de dollars par an les dépenses des pays consacrées à des produits médicaux de qualité inférieure ou falsifiés, sans préciser l’année de référence de cette estimation.

Les saisies donnent une idée des volumes, sans mesurer l’étendue du marché. Selon l’ONUDC, au moins 605 tonnes de produits médicaux ont été saisies en Afrique de l’Ouest entre janvier 2017 et décembre 2021 lors d’opérations internationales. Le même rapport relève qu’environ 40 % des produits de qualité inférieure ou falsifiés signalés dans les pays du Sahel entre 2013 et 2021 ont été découverts dans la chaîne d’approvisionnement réglementée, et non sur les seuls marchés de rue.

Du 10 au 23 mars 2026, l’opération Pangea XVIII coordonnée par Interpol dans 90 pays et territoires a permis de saisir 6,42 millions de doses de produits pharmaceutiques non autorisés ou contrefaits, d’une valeur estimée à 15,5 millions de dollars. Ce total est mondial. En Afrique, souligne Interpol, les saisies portaient surtout sur des médicaments essentiels : analgésiques, antibiotiques, antipaludéens. Au Burkina Faso, 384 000 gélules d’antibiotiques ont été interceptées ; en Côte d’Ivoire, une tonne d’ibuprofène contrefait a été saisie dans un seul véhicule.

L’analyse économique doit suivre deux flux : l’argent encaissé grâce à un produit trompeur, et les dépenses provoquées par son échec. Le patient paie un traitement inefficace, puis une nouvelle consultation et un autre médicament ; le système de santé soigne ensuite une maladie devenue plus difficile à traiter. Le revenu privé du vendeur s’accompagne d’un coût collectif bien plus lourd.

Contrôler sans abandonner le patient

La lutte doit remonter jusqu’aux fournisseurs, aux lots et aux circuits financiers. Saisir des boîtes ne permet pas de mesurer l’étendue du marché, et une hausse des signalements peut simplement refléter une meilleure surveillance. En novembre 2023, le secrétariat de l’OMS indiquait aux États membres une augmentation de près de 60 % en deux ans des incidents enregistrés dans son système mondial de surveillance, en l’attribuant en partie à une meilleure surveillance des marchés par les régulateurs nationaux. Ce chiffre est mondial : il ne dit rien de l’Afrique en particulier.

Les données d’inspection et de laboratoire doivent être lues avec leur méthode d’échantillonnage. Un prélèvement ciblé sur des produits suspects ne mesure pas la fréquence des faux dans tout un pays. Les outils de traçabilité aident à suivre un lot, mais ils ne remplacent pas son analyse : une étiquette authentifiée ne prouve pas que le comprimé contient la bonne dose de substance active. La prévention passe aussi par des achats fiables, des stocks disponibles et une réaction rapide aux alertes.

Produire près ne dispense pas de vérifier

La production locale peut raccourcir certaines chaînes et les rendre plus lisibles. Elle doit toutefois respecter les mêmes exigences de qualité. Faire de l’origine géographique une garantie automatique serait aussi fragile que de tenir toute importation pour suspecte. Le volet précédent a suivi la boîte du principe actif à l’officine ; chaque étape de ce trajet est aussi un point où la qualité peut être vérifiée, ou perdue.

Qui capte la valeur ? Dans un circuit sain, des acteurs sont payés pour produire, contrôler et délivrer un traitement. Dans un circuit trompeur, l’argent est encaissé alors que le soin n’est pas rendu : c’est la forme la plus directe de la question posée dès le premier volet de ce dossier. Pour réduire cet écart, il faut des capacités de contrôle nationales solides et une coopération au-delà des frontières. C’est l’un des enjeux de l’Agence africaine du médicament, installée à Kigali, objet du prochain volet.

MÉDICAMENT EN AFRIQUE — QUI CAPTE LA VALEUR ?

Un dossier NotreAfrik en six volets, publié du 13 au 22 octobre 2026, en amont du Rebranding Africa Forum. Retrouvez tous les volets et le calendrier de publication sur la page du dossier. Prochain volet, lundi 19 octobre : « L’Agence africaine du médicament à l’épreuve ».

Sources

OMS, Medical Product Alert N°6/2022 : Substandard (contaminated) paediatric medicines, 5 octobre 2022.

OMS, Definitions of Substandard and Falsified (SF) Medical Products, définitions adoptées par la 70e Assemblée mondiale de la santé le 29 mai 2017.

OMS, 1 in 10 medical products in developing countries is substandard or falsified, communiqué du 28 novembre 2017.

OMS, Substandard and falsified medical products, fiche d’information, 3 décembre 2024.

OMS, EB156/11, Substandard and falsified medical products, rapport au Conseil exécutif, 17 janvier 2025, annexe 1 (douzième réunion du dispositif des États membres, Genève, 15-17 novembre 2023), § 4.

ONUDC, Trafficking in Medical Products in the Sahel, évaluation de la menace de la criminalité transnationale organisée, 2023.

UN News (service d’information des Nations unies), Fake medicines kill almost 500,000 sub-Saharan Africans a year: UNODC report, 1er février 2023.

Interpol, Une opération mondiale contre les produits pharmaceutiques illicites aboutit à des saisies d’un montant de 15,5 millions de dollars des États-Unis, 7 mai 2026.

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