Ajouter des engrais à un sol épuisé rapporte de moins en moins. C’est le constat qui a fait de la santé des sols un sujet de souveraineté alimentaire en Afrique. Le Fonds international de développement agricole (FIDA) estime que l’érosion fait perdre chaque année au continent des nutriments pour une valeur d’environ 4 milliards de dollars, et cite des estimations selon lesquelles une large majorité des terres cultivées présente une forme de dégradation. Un sol appauvri utilise moins bien l’eau et les fertilisants : les rendements baissent, et maintenir la production coûte plus cher.
L’objectif d’Abuja n’a pas été atteint
Le constat est ancien. En 2006, la Déclaration d’Abuja fixait aux États africains l’objectif d’utiliser au moins 50 kilogrammes d’engrais par hectare. Près de vingt ans plus tard, l’Union africaine reconnaît, dans la déclaration de Nairobi, que cet objectif n’a pas été atteint et que la dégradation des sols réduit considérablement la réponse des cultures aux engrais. Érosion, acidification, salinisation, épuisement des nutriments et perte de biodiversité du sol se cumulent, à des degrés qui varient selon les pays et les parcelles : les chiffres continentaux sont des estimations, pas des mesures uniformes.
Santé des sols : le tournant de Nairobi
Le Sommet africain sur les engrais et la santé des sols, organisé par le Kenya et l’Union africaine du 7 au 9 mai 2024 à Nairobi, a changé l’approche. Il a adopté la Déclaration de Nairobi, qui engage les pays à tripler la production d’engrais du continent d’ici 2034 et à améliorer l’accès des petits exploitants à des recommandations agronomiques adaptées. Il a aussi approuvé un plan d’action décennal 2024-2034 et un cadre baptisé Initiative en faveur des sols en Afrique (Soil Initiative for Africa).
L’approche ne se limite plus aux engrais minéraux. Le plan insiste sur la gestion intégrée des sols et de l’eau à l’échelle des bassins versants, sur le suivi de la fertilité par des indicateurs comparables, et sur la lutte contre l’érosion et l’acidification. Concrètement, cela passe par des analyses de sols, une cartographie, des recommandations propres à chaque culture, un usage plus efficace des fertilisants et leur combinaison avec des sources organiques. Les fortes variations des prix mondiaux des engrais, après la guerre en Ukraine, ont donné à cette efficacité une dimension supplémentaire : un producteur qui tire plus de chaque sac est moins exposé aux chocs extérieurs.
Du continental au national
La mise en œuvre passe désormais par les États et les régions. Au Sénégal, un atelier national s’est tenu en octobre 2025 à Saly pour aligner le plan d’action continental sur les priorités agricoles du pays, avec l’appui de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA). En 2026, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et d’autres organisations régionales travaillent à la traduction opérationnelle du plan, et le Forum africain des systèmes alimentaires de Kigali a insisté sur l’usage des données pédologiques pour orienter les soutiens publics.
L’enjeu dépasse l’agronomie. La production d’engrais dépend du gaz et des phosphates, deux ressources que le continent détient en abondance, du Nigeria au Maroc. Restaurer les sols et produire localement les intrants, c’est réduire une dépendance aux importations que la flambée de 2022 a rendue visible. Le test sera concret : combien de producteurs auront accès, d’ici 2034, à une analyse de leur sol, à des recommandations adaptées, aux intrants nécessaires et à un conseil agronomique de qualité ?
Sources
- Fonds international de développement agricole (FIDA), estimations sur la dégradation des sols en Afrique.
- Union africaine : note conceptuelle du Sommet de Nairobi, Déclaration de Nairobi, plan d’action 2024-2034 pour les engrais et la santé des sols, cadre de l’Initiative en faveur des sols en Afrique.
- APS via AllAfrica, 31 octobre 2025, sur l’atelier de Saly ; IGAD, septembre 2026 ; Forum africain des systèmes alimentaires 2026 ; Agence Ecofin, octobre 2026.
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