Le grand format NotreAfrik — Qui capte la valeur ? (épisode 5/6). Quand le fisc prend sa part. Le 1er septembre 2026 à Abidjan, le ministre de l’Agriculture Bruno Nabagné Koné annonçait le prix garanti au planteur pour la campagne 2026-2027 : 1 300 FCFA le kilo de café africain, contre 1 700 la saison précédente. Sur ce même kilo, une fois torréfié et mis à la consommation en Allemagne, le Trésor fédéral prélève l’équivalent de 1 178 FCFA — un montant qui n’a pas bougé depuis 1993. Ce cinquième volet suit l’impôt le long d’un même kilo : qui l’encaisse, où, et combien.
Dans cet épisode
Deux fiscs, deux moments
Un impôt fixe, un prix qui bouge
Changer d’échelle : du kilo aux budgets
L’État africain n’est pas absent
Trois chiffres que nous ne publions pas
Et si l’impôt suivait la tasse ?
Deux fiscs, deux moments
Un kilo de café africain croise l’impôt deux fois, aux deux bouts de la chaîne. Les deux prélèvements n’ont ni le même redevable, ni la même assiette, ni le même moment.
Le premier est au départ. Les pays producteurs prélèvent sur leurs exportations. En Côte d’Ivoire, la réforme de la filière café-cacao engagée en 2011-2012 a posé une architecture chiffrée : le planteur doit recevoir au moins 60 % du prix CAF de référence, et la fiscalité comme la parafiscalité ont été maintenues, lors de la réforme de 2012, à 22 % de ce même prix. Au Cameroun, les exportations de café supportent des redevances qui financent les organismes de la filière — l’Office national du cacao et du café, le Conseil interprofessionnel, le Fonds de développement des filières cacao et café. En Ouganda, premier exportateur africain, le prélèvement porte sur la valeur du café exporté.
Ces prélèvements ont une caractéristique commune : ils interviennent avant que le café ne quitte le pays. Ils se partagent donc le prix d’exportation, aux côtés de ce que reçoit le planteur.
Le second est à l’arrivée. En Belgique comme en Allemagne, le café supporte une accise au moment où il est mis à la consommation. Elle est acquittée dans le pays consommateur et n’entre jamais dans le prix payé au planteur. En Belgique, elle s’élève à 0,2001 € par kilo de café vert, 0,2502 € par kilo de café torréfié et 0,7004 € par kilo d’extraits, depuis le 1er janvier 2018. En Allemagne, la Kaffeesteuer est de 2,19 € par kilo de café torréfié et de 4,78 € par kilo de soluble, des taux inchangés depuis 1993. Les deux pays appliquent en outre la TVA, que nous ne chiffrons pas ici.
Une précision qui gouverne tout ce qui suit : ces accises portent sur l’ensemble du café consommé dans ces pays, quelle qu’en soit l’origine. Ce ne sont pas des taxes sur le café africain. Ce que nous comparons ici, c’est le trajet d’un kilo, pas l’attribution d’une recette nationale.
Un impôt fixe, un prix qui bouge
La différence décisive ne tient pas au niveau des impôts. Elle tient à leur nature. L’accise européenne est fixe : tant d’euros par kilo, quel que soit le cours mondial. Le prix payé au planteur, lui, suit le marché.
Ramenons tout au même kilo de café vert. Une fois torréfié, il donne environ 820 grammes de café. Converti au taux fixe de 655,957 FCFA pour un euro, sur ce kilo :
— le fisc allemand prélève environ 1 178 FCFA ;
— le fisc belge prélève environ 135 FCFA.
Face à ces montants fixes, voici ce qu’a reçu le planteur ivoirien, prix garanti bord champ par kilo :
— 2019-2020 : 700 FCFA
— 2020-2021 : 550 FCFA, le plus bas depuis 2012-2013
— 2022-2023 : 750 FCFA
— 2025-2026 : 1 700 FCFA
— 2026-2027 : 1 300 FCFA
Le résultat est brutal. En 2020-2021, pour un kilo de café vert ivoirien torréfié et vendu en Allemagne, le Trésor allemand encaissait plus du double de ce que le planteur avait reçu pour le produire. En 2022-2023, il encaissait encore une fois et demie sa part.
La flambée des cours a inversé le rapport : en 2025-2026, le planteur recevait 1 700 FCFA, au-dessus de l’impôt allemand. Mais la parenthèse se referme déjà. Avec les 1 300 FCFA annoncés pour 2026-2027, l’impôt allemand représente de nouveau environ 90 % de ce que touche le planteur. Un nouveau recul des cours suffirait à le faire repasser devant.
Cette asymétrie se lit aussi dans les recettes publiques. En 2024, année de cours mondiaux records, l’accise belge sur le café a rapporté 13,58 millions d’euros — le deuxième montant le plus bas de la série 2010-2025. Le fisc européen ne profite pas des années fastes ; il ne souffre pas non plus des années noires. Le risque de prix, lui, reste entièrement du côté africain.
Changer d’échelle : du kilo aux budgets
Les ordres de grandeur changent de nature lorsqu’on passe du kilo aux budgets. Les comparaisons qui suivent rapprochent deux choses différentes — une recette fiscale d’un côté, des recettes d’exportation de l’autre. Elles ne disent pas qui prend quoi à qui ; elles disent où se trouvent les masses.
En 2025, la Kaffeesteuer allemande a rapporté 1,038 milliard d’euros, soit environ 681 milliards de FCFA. C’est près de dix-neuf fois les recettes d’exportation de café du Cameroun lors de la campagne 2024-2025, estimées à environ 36,5 milliards de FCFA par l’Office national du cacao et du café.
C’est aussi de l’ordre de la moitié des recettes d’exportation de café de l’Ouganda, qui ont atteint 2,27 milliards de dollars entre septembre 2024 et août 2025 selon le ministère ougandais de l’Agriculture — la comparaison dépendant du taux euro-dollar retenu. L’Allemagne n’est pas un acteur lointain de cette filière : elle figurait en août 2025 parmi les trois premières destinations du café ougandais, avec 10 % des volumes.
Côté ivoirien, le revenu brut cumulé de l’ensemble des planteurs de café sur l’année 2022 a été estimé par le gouvernement à 66,5 milliards de FCFA. La recette de la Kaffeesteuer en représente environ dix fois le montant.
La Belgique joue dans une autre catégorie : son accise rapporte en moyenne 14,25 millions d’euros par an depuis 2010, soit environ 9,3 milliards de FCFA. C’est pourtant l’équivalent d’environ un quart des recettes d’exportation de café du Cameroun en 2024-2025.
L’État africain n’est pas absent
Rien de tout cela ne signifie que les États producteurs regardent passer la valeur sans rien prélever. Ils taxent — et ils redistribuent.
En 2022-2023, pour maintenir le prix garanti du café à 750 FCFA le kilo, l’État ivoirien a consenti une subvention de 5 milliards de FCFA, selon le ministre de l’Agriculture de l’époque. Au Cameroun, les redevances à l’exportation alimentent le Fonds de développement des filières cacao et café, qui consacre de l’ordre de 6 milliards de FCFA par an à des subventions aux producteurs.
La différence est ailleurs. Les prélèvements africains se partagent un prix d’exportation qui fluctue avec le marché : quand le cours baisse, la part de chacun — planteur comme État — se réduit. L’accise européenne, elle, s’applique à un volume, pas à un prix. Elle est à l’abri de ces mouvements.
Une dernière précision, qui vaut pour tous les prélèvements à l’export : celui qui acquitte juridiquement l’impôt n’est pas nécessairement celui qui en supporte le coût. Une partie peut être absorbée par la marge de l’exportateur, une autre répercutée en amont sur le prix d’achat au producteur. Le partage dépend du rapport de force, et il ne se lit pas dans le texte fiscal.
Trois chiffres que nous ne publions pas
Cet épisode devait chiffrer les trois prélèvements africains. Il ne le fait pas, et il est plus utile de dire pourquoi que de livrer des ordres de grandeur invérifiables.
Le droit de sortie ivoirien sur le café. Le taux applicable au café est fixé par un texte réglementaire que nous n’avons pas pu consulter directement ; les documents accessibles détaillent le régime du cacao. Deux valeurs très différentes circulent dans nos sources de travail — un montant fixe au kilo d’un côté, un pourcentage du prix CAF de l’autre. Ce ne sont pas deux approximations du même chiffre, ce sont deux mécanismes distincts. Nous n’en publions aucun.
La redevance camerounaise sur le café. Nos sources donnent des montants qui ne concordent pas, aucun n’étant adossé au texte réglementaire en vigueur. Le mécanisme, lui, est établi : des redevances assises sur les exportations financent les organismes de la filière.
Le prélèvement ougandais. Sa nature est certaine — il est proportionnel à la valeur exportée, contrairement à une accise au kilo. Son taux actuel ne l’est pas : nos sources donnent des niveaux différents, et la gouvernance de la filière a changé avec la disparition de l’autorité caféière et le transfert de ses attributions au ministère de l’Agriculture. Publier un taux hérité de l’ancien cadre comme s’il était en vigueur en 2026 serait une erreur de méthode.
Cette incertitude dit d’ailleurs quelque chose du sujet : on sait au centime près ce que l’Allemagne prélève sur un kilo de café, et pas ce que prélève la Côte d’Ivoire. La transparence fiscale n’est pas répartie également le long de la chaîne.
Et si l’impôt suivait la tasse ?
Si la valeur fiscale se forme là où le café est bu, une question se pose aux pays producteurs : que se passerait-il si une part croissante de leur café était torréfiée et consommée chez eux ?
C’est l’une des pistes du sixième et dernier volet, « Reprendre la valeur », consacré aux stratégies des pays producteurs, à l’Organisation interafricaine du café, à la ZLECAf et à l’entrée en application du règlement européen contre la déforestation, le 30 décembre 2026.
Méthode et sources. Convention : un kilo de café vert donne environ 820 grammes de café torréfié, soit une perte de 18 % à la torréfaction ; les montants par kilo sont ramenés au kilo de café vert. Conversion au taux fixe de 655,957 FCFA pour un euro ; les comparaisons faisant intervenir le dollar dépendent d’un taux euro-dollar que nous n’avons pas figé, et sont données comme ordres de grandeur. Accises : administrations fiscales belge et allemande. Prix garanti ivoirien 2026-2027 : annonce du ministre de l’Agriculture Bruno Nabagné Koné le 1er septembre 2026, lors de la dixième édition des Journées nationales du cacao et du chocolat à Abidjan, relayée par le compte officiel du gouvernement — le prix bord champ du cacao a été fixé le même jour à 1 200 FCFA. Cadre des 60 % du prix CAF et des 22 % de fiscalité et parafiscalité : documents de la réforme de la filière café-cacao de 2012. Cameroun : Office national du cacao et du café. Ouganda : ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche. Les recettes fiscales citées sont des recettes brutes : elles ne sont pas des marges et ne mesurent pas la valeur captée par un acteur — elles mesurent ce que chaque État prélève, et à quel moment de la chaîne.
→ Épisode 1 — trois chiffres pour ouvrir l’enquête
→ Épisode 2 — le voyage d’un kilo, du champ camerounais au rayon belge
→ Épisode 3 — Anvers, le coffre-fort du café
→ Épisode 4 — pourquoi l’Afrique vend encore vert
→ Les six épisodes du dossier








