Le programme nigérian de filets sociaux, financé par un prêt de l’Association internationale de développement de la Banque mondiale, « couvrait » 67,19 millions de personnes et 10,44 millions de ménages en août 2026, contre 60,09 millions en mai. C’est ce qu’indique le dernier rapport d’avancement de la Banque, publié le 21 septembre 2026. Le chiffre dépasse la cible de fin de programme et représente près d’un Nigerian sur trois. Mais dans ces transferts sociaux, « couvert » ne veut pas dire « payé » : 7,1 millions de ménages seulement ont reçu les trois versements prévus.
Ce que dit le rapport de la Banque mondiale
Le prêt de 800 millions de dollars approuvé en décembre 2021 a été révisé à 776,42 millions, dont 762,43 millions décaissés — 98,2 %. Le programme touche à sa fin.
Sur les indicateurs, la Banque affiche des résultats supérieurs à ses cibles : 67,19 millions de personnes couvertes par des interventions monétaires, dont 39,77 millions de femmes et 12,32 millions de jeunes ; 10,43 millions de ménages pauvres et vulnérables ayant reçu des transferts réactifs aux chocs économiques ; 57,6 % de bénéficiaires principaux femmes, pour une cible de 45 % ; 81 % des ménages dans les six déciles inférieurs de revenu ; 98,9 % des paiements effectués dans les dix jours suivant la date prévue.
Sur la vérification, qui est le cœur du sujet depuis deux ans : 12,9 millions de ménages visités avec la Commission nationale de gestion de l’identité, 15,8 millions de numéros d’identification nationale vérifiés, 10,95 millions de ménages intégrés au système national de gestion des prestations après recoupement de l’identité et du numéro bancaire — et 7,1 millions ayant perçu l’intégralité des trois tranches de 25 000 nairas, soit 75 000 nairas par ménage, environ 50 dollars.
Le même rapport écrit que le registre social modernisé n’était pas encore opérationnel en août 2026, avec une mise en service attendue d’ici juin 2027 — c’est-à-dire à la clôture du programme. Et il maintient à « substantiel » chacun de ses risques : politique et de gouvernance, macroéconomique, technique et fiduciaire.
Transferts sociaux au Nigeria : ce que recouvre le chiffre de 67 millions
Il frappe parce qu’il dépasse la cible et représente un habitant sur trois. Il faut le lire pour ce qu’il est : le nombre de personnes vivant dans les ménages inscrits, soit environ 6,4 personnes par ménage — pas le nombre de personnes ayant reçu de l’argent.
L’argent va au ménage, sur un compte numérique au nom du bénéficiaire principal, une femme dans 57,6 % des cas. Et 7,1 millions de ménages seulement, les deux tiers des inscrits, ont touché les trois versements. Les autres en sont à une ou deux tranches, ou attendent encore leur vérification.
Une confusion doit être écartée au passage : ces transferts sociaux de l’État nigérian n’ont rien à voir avec les envois de fonds de la diaspora, dont cinq pays africains captent 72 % selon le FIDA. Les deux sont souvent traduits par « transferts de fonds ».
Des chiffres officiels qui ne concordent pas
Le doute vient de l’histoire du programme. Lancé en novembre 2023 pour amortir la suppression de la subvention aux carburants, le transfert de 25 000 nairas a été suspendu dès janvier 2024 après des soupçons de détournement au ministère des Affaires humanitaires — la ministre alors en fonction a été limogée —, puis relancé sous condition de vérification biométrique.
L’Auditeur général de la Fédération a depuis contesté la documentation de 33,75 milliards de nairas versés à 3,3 millions de ménages en 2023. Et les chiffres officiels se contredisent : en mars 2026, le ministre Bernard Doro évoquait 9,2 millions de Nigérians ayant reçu au moins une tranche et 688 milliards de nairas décaissés en deux ans ; en juillet, la présidence annonçait 15 millions de ménages ; la Banque mondiale en compte 10,4.
L’ancien vice-président Atiku Abubakar, candidat déclaré à la présidentielle de 2027, demande une réconciliation publique de ces chiffres et une piste vérifiable pour les sommes annoncées. Aucune des sources consultées ne conclut à une fraude ; ce qui est en cause est la capacité de vérifier indépendamment bénéficiaires et paiements. La Banque mondiale, dont le rapport sert à suivre son propre prêt, ne conduit pas d’audit externe des versements : ses chiffres sont ceux que lui transmet l’organisme nigérian chargé des transferts.
Ce que le programme a construit, et ce qu’il n’a pas réglé
En trois ans et sous pression, le Nigeria s’est doté de ce qu’il n’avait jamais eu : un mécanisme de paiement direct sur des comptes numériques, adossé à une identité biométrique, capable de toucher des millions de ménages en dix jours. C’est l’un des plus grands systèmes de transfert social du continent, et le socle d’une politique de protection sociale dans un pays où 133 millions de personnes vivaient en pauvreté multidimensionnelle selon le Bureau national des statistiques.
Il n’a pas réglé deux choses. Le montant d’abord : 75 000 nairas par ménage sur trois tranches, environ 50 dollars, dans une économie où le prix de l’essence a triplé, relève de l’amortisseur symbolique. La confiance ensuite : tant que le registre social n’existe pas et que les chiffres varient d’une institution à l’autre, chaque annonce nourrit le soupçon d’un programme électoral à l’approche de 2027, que ses résultats réels ne suffisent pas à dissiper.
Le prêt est dépensé à 98 %. La suite — un programme financé sur ressources propres, ou l’extinction — n’est pas annoncée. Le Nigeria connaît déjà l’effet de ces retraits sur d’autres politiques : 500 millions de dollars promis pour la vaccination, dans un contexte de baisse de 60 % de l’aide. Et les angles morts du ciblage restent documentés ailleurs : 2,3 milliards de dollars perdus faute d’appui aux agricultrices, selon la FAO. C’est une lecture de la rédaction.








