Sept groupes armés ont annoncé le 20 septembre 2026 au soir la formation d’une « Alliance des forces des peuples d’Éthiopie pour la survie », dont l’objectif déclaré est de renverser le gouvernement d’Abiy Ahmed et d’installer une transition. La déclaration réunit des mouvements qui se sont combattus : le Front de libération du peuple du Tigray (TPLF) et le Mouvement national fano amhara étaient dans des camps opposés pendant la guerre du Tigray. En Éthiopie, une coalition comparable avait été formée en 2021 ; elle s’est disloquée en un an.
Qui signe, et contre quoi
Le texte a été lu par le chef fano Zemene Kassie sur Tigrai TV, télévision contrôlée par le TPLF. Les sept signataires couvrent cinq régions fédérales : le TPLF, le Mouvement national fano amhara, l’Armée de libération oromo (OLA), le Front national de libération de l’Ogaden, le Front révolutionnaire démocratique de l’unité afar, le Mouvement de libération des peuples du Benishangul et le Mouvement démocratique des peuples gumuz.
Chacun a sa propre histoire avec Addis-Abeba. Le TPLF a dominé le pays de 1991 à 2018 avant de mener la guerre du Tigray, close par l’accord de Pretoria de novembre 2022 — un accord qui a suspendu les combats sans régler le désarmement ni le statut légal du parti. Le Mouvement fano amhara regroupe des milices alliées du gouvernement fédéral pendant cette guerre, puis passées à l’insurrection en avril 2023 après une tentative de les désarmer. L’OLA combat en Oromia, la région la plus peuplée, depuis 2018.
Leur déclaration accuse le gouvernement de centraliser le pouvoir et de marginaliser les régions, et affirme que le pays risque la désintégration. Le vice-président du TPLF, Amanuel Assefa, a précisé à l’Agence France-Presse que les discussions duraient depuis plus d’un an et que Zemene Kassie présiderait l’alliance.
La réponse d’Addis-Abeba, et celle du régulateur
La porte-parole du Premier ministre, Billene Seyoum, a réagi le lendemain : l’annonce, selon elle, « ne fait qu’attester ce que le gouvernement éthiopien allègue depuis longtemps » — à savoir que ces groupes collaborent déjà, et, ajoute Addis-Abeba, avec le soutien de l’Érythrée, accusation qu’Asmara rejette. Le mois précédent, un conseiller d’Abiy Ahmed avait estimé qu’une telle coalition chercherait à semer le chaos sans pouvoir renverser le gouvernement fédéral.
Le même jour, l’Autorité éthiopienne des médias a interdit aux organes de presse d’utiliser Tigrai TV comme source — une manière de couper la diffusion du communiqué sur le territoire national.
Une alliance fragile par construction
Trois raisons invitent à la prudence. La première est historique : en novembre 2021, au plus fort de la guerre du Tigray, le TPLF, l’OLA et sept autres groupes avaient formé un « Front uni des forces fédéralistes et confédéralistes » pour marcher sur Addis-Abeba. L’offensive s’est arrêtée à environ 200 kilomètres de la capitale, le front s’est défait en un an, et le TPLF a fini par signer seul à Pretoria.
La deuxième est territoriale. Les Fano et le TPLF revendiquent l’un et l’autre le Tigray occidental, administré par les Amhara depuis la guerre. D’autres signataires ont des contentieux frontaliers entre eux. L’universitaire Eyob Tilahun, cité par Al Jazeera, explique l’alliance par la conviction commune d’une menace existentielle venant du gouvernement — un ciment de circonstance, pas un projet commun.
La troisième est militaire. Le gouvernement fédéral dispose de drones armés qui ont été décisifs en 2021-2022 puis en Amhara. Kjetil Tronvoll, d’Oslo New University College, parle à l’AFP d’« une guerre sacrificielle » et doute que les rebelles puissent la soutenir — tout en admettant que « s’ils se coordonnent comme un commandement militaire, cela peut faire une différence : c’est potentiellement une guerre à quatre ou cinq fronts ». L’usage des drones dans la région n’est pas propre à l’Éthiopie : la Somalie voisine en a fait l’expérience en septembre 2026.
Ce que l’annonce change malgré tout
Même fragile, la déclaration modifie trois choses. Elle formalise ce qui était nié : le TPLF, signataire d’un accord de paix avec Addis-Abeba, se déclare ouvertement en guerre contre le gouvernement. De fait, l’accord de Pretoria n’existe plus.
Elle unifie un récit. « Survie des peuples » contre « désintégration » : le vocabulaire est celui du fédéralisme ethnique, et il vise directement le projet centralisateur du Premier ministre, prix Nobel de la paix 2019 et chef du gouvernement depuis 2018.
Elle intervient enfin à un moment de tension régionale maximale — accusations croisées avec l’Érythrée, revendication éthiopienne d’un accès à la mer Rouge, guerre au Soudan voisin, économie sous programme du Fonds monétaire international que l’insécurité étouffe depuis deux ans. Les contentieux régionaux ne manquent pas : Addis-Abeba a annoncé trois barrages supplémentaires sur le Nil bleu, au grand dam du Caire. Le pays est par ailleurs régulièrement mis en cause pour son traitement de la presse, plusieurs journalistes ayant été interpellés dans des enquêtes liées au terrorisme.
L’Éthiopie n’est pas un conflit périphérique : deuxième pays d’Afrique par la population, siège de l’Union africaine, hub aérien du continent. Une guerre à cinq fronts y aurait des conséquences humanitaires et migratoires à l’échelle de la Corne. NotreAfrik rapporte l’annonce pour ce qu’elle est à ce jour : une déclaration d’intention que sept groupes n’ont traduite par aucune opération conjointe. Les semaines qui viennent diront si le commandement militaire commun évoqué par les analystes existe. C’est une lecture de la rédaction.