Le Réseau des associations de lutte contre la corruption et la délinquance financière (RAMLCDF), qui revendique une centaine d’organisations membres, a saisi le vendredi 4 septembre 2026 le Bureau du Vérificateur général du Mali pour demander l’audit de tous les marchés publics conclus depuis le coup d’État du 18 août 2020. Six ans de dépenses. La demande cite un cas : un avion de commandement acquis pour 15,6 milliards de FCFA.
Un écart de dix milliards que personne n’explique
L’exemple mis en avant par le réseau est le nouvel appareil présenté au public il y a quelques mois, destiné à remplacer l’avion présidentiel endommagé lors de l’attaque jihadiste contre l’aéroport militaire de Bamako-Sénou, le 17 septembre 2024.
Selon l’agence APA citée par RFI, ce Boeing 737 modernisé a été acquis pour 15,6 milliards de FCFA — environ 23,8 millions d’euros — pour un décaissement net compris entre 5 et 6 milliards de FCFA.
Les sources n’expliquent pas l’écart entre ces deux montants. C’est précisément ce que le RAMLCDF demande au Vérificateur général d’instruire, « comme sur l’ensemble des marchés publics passés durant la transition ».
Ce que demande le réseau
Selon Serge Daniel, correspondant de RFI et TV5Monde à Bamako, le réseau a rendu public le document adressé au Bureau du Vérificateur général, institution indépendante chargée du contrôle des dépenses de l’État, dirigée depuis le 24 mai 2025 par Abdoul Aziz Aguissa pour un mandat unique de sept ans.
Le périmètre réclamé couvre la défense, les infrastructures, l’énergie et les hydrocarbures, avec une attention particulière aux marchés de gré à gré — ceux attribués sans mise en concurrence. Les organisations demandent que soient vérifiés le respect des procédures, la réalité des prestations financées et l’usage des ressources publiques.
Un responsable du réseau, cité par RFI, formule l’enjeu sans détour : « Tous les dossiers d’acquisition d’équipement et de matériel militaire échappent aux mécanismes de contrôle. » Il rappelle que la défense est le premier poste du budget malien, et que la Russie en est le partenaire stratégique.
La saisine ne prouve rien par elle-même. Elle demande qu’un organisme de contrôle établisse les faits — c’est-à-dire qu’on passe des soupçons formulés dans l’espace public à un examen documenté des contrats, des paiements et des réalisations.
Ce que le Vérificateur général peut, et ne peut pas
Créé par la loi de 2003 et réformé en 2012, le Bureau du Vérificateur général est l’une des institutions de contrôle les plus respectées du Mali. Ses rapports annuels, publics, ont documenté au fil des ans des dizaines de milliards de FCFA d’irrégularités dans les administrations et les entreprises publiques.
Il peut s’autosaisir, ou être saisi par le président, le gouvernement, le Parlement ou tout citoyen. Il n’a pas de pouvoir de sanction : il transmet ses constats à la justice.
Deux conséquences en découlent. La saisine du RAMLCDF n’oblige pas le Bureau à ouvrir une vérification — le réseau attend une décision. Et un audit couvrant six ans de marchés de l’État malien représenterait un chantier considérable, que les capacités opérationnelles du Bureau conduiront vraisemblablement à cibler plutôt qu’à mener d’un bloc.
L’obstacle est structurel, et le réseau le sait
Voilà le point qui décide de tout le reste.
Les marchés de défense relèvent, au Mali comme ailleurs, de régimes dérogatoires au code des marchés publics : secret défense, procédures d’urgence. Ils échappent en grande partie au contrôle ordinaire. Or c’est exactement là que le réseau veut regarder.
Depuis 2021, l’essentiel des acquisitions militaires maliennes — aéronefs, drones, blindés, partenariat avec l’Africa Corps russe — a été conclu dans ce cadre. Les auditer supposerait soit une habilitation spéciale du Bureau, soit une décision politique de levée partielle du secret. Rien n’indique l’une ni l’autre à ce stade.
Cela ne signifie pas que ces dépenses échappent à tout contrôle : les modalités de vérification et le degré de publicité diffèrent, ils ne sont pas nuls. Mais la demande, telle qu’elle est formulée, bute sur le régime juridique qui protège précisément son objet principal.
Une démarche dans un espace civique rétréci
Le calendrier donne à l’initiative sa portée politique. Les partis politiques ont été dissous par décret en mai 2025. Le général Assimi Goïta a été investi en juillet 2025 d’un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable sans élection. La transition n’a plus de terme.
Depuis août 2020, le Mali a connu deux changements de pouvoir par la force, une rupture avec plusieurs partenaires occidentaux et régionaux, puis un rapprochement avec la Russie et les autres membres de l’Alliance des États du Sahel. Sur le terrain sécuritaire, ces six années se soldent par un bilan que nous avions documenté : le nombre de morts a triplé, selon les données d’ACLED.
Dans le même temps, les autorités ont placé la souveraineté et la lutte contre la corruption au cœur de leur discours. C’est ce qui rend la demande difficile à écarter d’un revers de main : elle ne conteste pas cette promesse, elle l’applique à celui qui l’a formulée.
Au 6 septembre, ni le gouvernement ni le Vérificateur général n’avaient réagi publiquement.
La prochaine information est une réponse, pas un rapport
Il ne faut pas attendre d’audit avant longtemps. Ce qu’il faut guetter est plus modeste et plus révélateur : la réponse institutionnelle. Ouverture d’une mission dédiée, intégration de certains marchés au programme annuel de vérification, ou absence de suite.
La Fondation Mo Ibrahim documentait en juillet le même écart continental entre les dispositifs anticorruption annoncés et ceux qui fonctionnent. Chacune de ces trois issues dira quelque chose de précis sur ce que la lutte contre la corruption signifie au Mali en 2026 — et sur la marge dont dispose encore une centaine d’associations dans un pays sans partis.
Sources : RFI et TV5Monde (Serge Daniel), 5-6 septembre 2026 ; agence APA via RFI pour le montant de l’appareil ; Africtelegraph (Serge Kaboré), 6 septembre 2026 ; Bureau du Vérificateur général du Mali, missions et rapports publics ; Rio Times.