Publiée en amont de la Journée africaine de lutte contre la corruption du 11 juillet, l’analyse « Anti-Corruption: from decline to recovery » de la Fondation Mo Ibrahim dessine une courbe en U : après un net recul entre 2016 et 2020, le score moyen du continent remonte de manière continue depuis cinq ans. Un renversement de tendance réel — mais si modeste, et si peu ressenti par les citoyens, qu’il ne suffit pas à restaurer la confiance.
+0,5 point en dix ans : dérisoire, mais historique
Les chiffres, tirés des résultats préliminaires de l’Indice Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG) 2026, tiennent en une phrase : le score anticorruption moyen des 54 pays est passé de 38,6 points en 2016 à 39,1 en 2025. Cette hausse de 0,5 point sur une décennie masque deux mouvements opposés : une dégradation de 0,9 point entre 2016 et 2020, puis un rebond de 1,4 point entre 2020 et 2025. C’est ce redressement — plus soutenu que le déclin qu’il efface — que la Fondation qualifie de renversement historique. La sous-catégorie agrège 25 variables issues d’Afrobarometer, du Forum économique mondial ou du World Justice Project.
Rwanda et Seychelles au sommet
Le classement consacre un duo de tête à 76,6 points : le Rwanda, leader continental ininterrompu depuis 2016, rejoint par les Seychelles, auteures de la progression la plus spectaculaire du continent — +26,3 points et douze places en dix ans. Suivent l’île Maurice (65,7), le Sénégal (64,0) et le Bénin, cinquième, devant le Botswana, la Namibie, le Cap-Vert, la Tunisie et le Burkina Faso. Fait notable : l’Angola, le Tchad, la Somalie et le Togo figurent parmi les plus fortes améliorations décennales, preuve que des trajectoires de redressement sont possibles même depuis le bas du tableau.
L’envers du décor : 28 pays en recul, une confiance qui s’effrite
La moyenne continentale cache une réalité moins flatteuse : les performances se sont détériorées dans 28 pays représentant près de 59 % de la population africaine, contre 26 pays en progrès. La lutte dans le secteur privé enregistre les gains les plus nets, tandis que le secteur public stagne. Et l’indicateur le plus dégradé de tous est la perception publique des efforts anticorruption : les citoyens croient de moins en moins aux dispositifs, même là où ils s’améliorent objectivement. Ce divorce entre les mesures institutionnelles et le ressenti populaire est peut-être la donnée la plus politique du rapport — et il a une explication.
Des lois plus rapides que leur application
Car un indice continental additionne l’adoption d’une loi ou la création d’une agence sans mesurer aussitôt si les responsables les plus puissants sont réellement poursuivis. Les outils se ressemblent partout — déclarations de patrimoine, numérisation des marchés publics, cellules de renseignement financier, lois d’accès à l’information — et la digitalisation des paiements publics a bien réduit les prélèvements informels. Mais le progrès reste vulnérable dès que les institutions dépendent de l’exécutif : une agence peut enquêter sur des fonctionnaires subalternes en évitant les ministres, les proches du chef de l’État ou les entreprises du parti au pouvoir. La lutte devient alors sélective — elle produit des arrestations, pas de l’impartialité. La ligne de partage reste l’indépendance judiciaire : sans magistrats protégés et budgets autonomes, les dossiers sensibles se classent ou deviennent des armes politiques.
La corruption invisible que paient les citoyens
La corruption n’est pas qu’une affaire de milliards détournés. Elle se traduit au quotidien par des médicaments absents, des enseignants non payés, des routes mal construites, des services accessibles à ceux qui peuvent payer. Les plus pauvres subissent une double peine : ils financent l’État par les taxes indirectes, puis paient encore pour obtenir un service censé être public. C’est à cette aune — la capacité d’obtenir un document, un soin ou une décision de justice sans paiement informel — que le citoyen juge la lutte anticorruption, bien plus qu’au nombre de stratégies nationales adoptées. La Fondation insiste d’ailleurs sur les facilitateurs — entreprises, intermédiaires financiers, acteurs extérieurs qui blanchissent ou versent : les flux illicites qui saignent le continent transitent par des places financières et des cabinets qui ne sont pas africains.
Un avant-goût de l’IIAG d’octobre
Ce « data brief » repose sur des données préliminaires ; l’édition complète de l’IIAG 2026 — 96 indicateurs sur 2016-2025 — sera publiée le 31 octobre. D’ici là, le message tient en une tension : le continent a inversé la courbe, mais à un rythme qui, prolongé tel quel, mettrait des décennies à transformer la gouvernance réelle. Le prochain test sera politique : les gouvernements accepteront-ils que les dispositifs anticorruption s’appliquent aussi à leurs propres réseaux, et que la société civile et les lanceurs d’alerte — dont l’espace se réduit sous couvert de lois sur la cybersécurité ou les fausses informations — puissent demander des comptes sans être inquiétés ? Le redressement engagé depuis 2020 est une bonne nouvelle qui n’autorise aucun triomphalisme.
Sources : Fondation Mo Ibrahim, « Anti-Corruption: from decline to recovery » (8-11 juillet 2026), Ibrahim Index of African Governance, Agence Ecofin (15 juillet 2026), RFI/allAfrica (11 juillet 2026), La Nouvelle Tribune (12 juillet 2026).