L’actionnariat local dans les mines africaines bute partout sur la même question, et le Mali vient d’en donner l’illustration. Le Conseil des ministres malien a fixé le vendredi 28 août 2026 à 35 % la participation cumulée de l’État et des investisseurs nationaux dans la future mine d’or de Kobada. Mais le gouvernement n’a précisé ni le montant requis pour les 20 % acquis en numéraire, ni les modalités de souscription des 5 % réservés aux nationaux — sur un projet dont le développement est chiffré à 216 millions de dollars. Réserver des titres ne suffit pas si leurs bénéficiaires ne peuvent pas les payer. La question se pose désormais dans plusieurs capitales.
Ce qui a été décidé au Mali
Le décret approuvant la convention d’établissement de Mines de Kobada-S.A. fixe la répartition du capital : 10 % d’actions gratuites et non diluables pour l’État, 20 % supplémentaires que l’État peut acquérir en numéraire, et 5 % réservés aux investisseurs nationaux. La gestion de la participation publique est confiée à la Société du patrimoine minier du Mali.
Le cadre découle du Code minier adopté le 29 août 2023, qui impose aux titulaires de permis d’exploitation de céder 30 % de leurs actions à l’État et 5 % aux investisseurs nationaux — la doctrine par laquelle Bamako a repris la main sur son or. Le projet lui-même est documenté par son opérateur, l’australien Toubani Resources : situé à environ 126 kilomètres au sud de Bamako, Kobada repose sur des ressources de 2,2 millions d’onces, pour une production moyenne attendue de 162 000 onces par an et un coût initial de développement de 216 millions de dollars.
La question que personne ne tranche
Elle tient en une phrase : avec quel argent les investisseurs nationaux vont-ils acheter les actions qui leur sont réservées ?
L’ordre de grandeur donne la mesure de la difficulté. Sur un projet dont le développement initial coûte 216 millions de dollars, une participation de 5 % représente plusieurs millions à mobiliser — davantage encore si la valorisation de la société dépasse le coût de construction. Trouver, dans une économie où le crédit long est rare et cher, des investisseurs capables d’immobiliser une telle somme sur un actif illiquide et sans dividende avant plusieurs années n’a rien d’évident.
Le risque est paradoxal : une règle destinée à élargir la propriété nationale peut, faute de mécanisme financier adapté, ne bénéficier qu’à un petit nombre d’acteurs déjà capitalisés.
La RDC affronte la même équation
Le Code minier congolais révisé en 2018 prévoit, à son article 71 bis, qu’au moins 10 % du capital social d’une société sollicitant un permis d’exploitation soient détenus par des personnes physiques de nationalité congolaise. Le 30 janvier 2026, le ministre des Mines Louis Watum Kabamba a rappelé l’obligation d’accorder 5 % du capital aux travailleurs congolais, avec un moratoire de mise en conformité fixé au 31 juillet 2026.
Là encore, disposer d’un droit d’entrer au capital ne signifie pas disposer des ressources pour acheter les actions correspondantes. Plus la valeur du projet augmente, plus la contradiction devient visible.
Le modèle namibien : entrer sans mise de fonds
Un mécanisme existe pourtant, et il fonctionne. Le producteur d’uranium australien Deep Yellow a finalisé fin août 2026 le transfert de 5 % de la future mine de Tumas à Oponona Investments, conformément aux exigences namibiennes de participation locale, dans le cadre d’un accord négocié dès 2009.
Le montage est simple : Deep Yellow finance la quote-part d’Oponona sur les dépenses déjà engagées et sur les besoins futurs au moyen d’un prêt sans intérêt, qu’Oponona remboursera sur les dividendes générés par sa participation une fois le projet en production. Bannerman Energy a adopté une structure comparable pour les 5 % détenus par One Economy Foundation dans son projet Etango. L’investisseur local entre au capital sans mise de fonds initiale et rembourse sur les revenus futurs de l’actif lui-même.
Le Niger a retenu la même logique dans la convention Madaouela conclue en août 2026 avec Atomic Eagle : sur les 40 % détenus par l’État, 15 % sont gratuits et un crédit de 40 millions de dollars finance la part contributive.
Les autres architectures possibles
D’autres montages sont envisageables, chacun avec sa limite. Les banques locales peuvent financer l’acquisition en s’appuyant sur les dividendes futurs — mais ces dividendes dépendent des cours, des coûts d’exploitation et de la réussite du projet, alors que la dette se rembourse selon un calendrier fixe. Des fonds d’investissement nationaux ou régionaux peuvent agréger l’épargne de plusieurs souscripteurs. Une partie du capital réservé pourrait être proposée via une Bourse locale ou régionale. Les fonds de pension disposent enfin de ressources longues compatibles avec la durée des projets miniers, à condition d’une gouvernance robuste et d’une information financière suffisante.
Les États ne s’en tiennent pas non plus à l’actionnariat. Le Code minier congolais de 2018 a instauré une Dotation de développement communautaire obligeant les entreprises à consacrer au moins 0,3 % de leur chiffre d’affaires à des projets destinés aux populations des zones d’exploitation. Le Mali a adopté en février 2025 des décrets opérationnalisant un Fonds minier de développement local. Et AFG Bank Mali, filiale du groupe ivoirien AFG, a lancé en octobre 2025 un programme visant à mobiliser 100 milliards de FCFA — environ 177 millions de dollars — au profit des PME et sous-traitants du secteur extractif malien. Financer des entreprises qui fournissent biens et services aux mines crée des flux de trésorerie récurrents et des emplois qualifiés, là où une participation minoritaire ne produit qu’un dividende hypothétique.
Une minorité passive
Une réserve de fond doit être posée, et elle vient du secteur. Le Dr Ahamadou Mohamed Maiga, spécialiste de la gouvernance des ressources extractives en Afrique de l’Ouest, décrivait ainsi ces participations dans un entretien accordé à l’Agence Ecofin en 2025 : « Il s’agit d’une minorité passive, qui, bien que permettant un accès éventuel aux dividendes, n’offre aucun levier d’influence stratégique. Les détenteurs de cette part minoritaire ne disposent d’aucun droit de veto ni d’un poids suffisant pour orienter les grandes décisions, contrôler les performances ou influer sur la gouvernance interne de la société minière. »
L’observation déplace la question. Une participation de 5 % donne droit à une fraction des dividendes, s’il y en a. Elle ne donne ni accès aux décisions d’investissement, ni contrôle sur les coûts déclarés, ni influence sur les prix de transfert. Un actionnaire minoritaire passif perçoit sa part d’un résultat qu’il n’a aucun moyen de vérifier.
Trois indicateurs diront ce que vaut le dispositif
Le mécanisme de financement retenu, d’abord : un prêt sans intérêt remboursable sur dividendes, à la namibienne, rend la participation accessible ; une obligation de paiement comptant la réserve à quelques fortunes.
L’identité des bénéficiaires ensuite. Une participation « nationale » captée par un cercle restreint ne diffère pas économiquement d’une participation étrangère : elle change la nationalité du destinataire, pas la répartition de la valeur. La transparence sur les bénéficiaires effectifs devient donc essentielle, y compris pour vérifier qu’une participation officiellement locale ne sert pas de façade à des capitaux extérieurs.
Les droits attachés enfin. Sans siège au conseil, sans accès aux comptes analytiques, sans droit d’audit, une part minoritaire reste ce que décrit le Dr Maiga. Après avoir inscrit des pourcentages dans leurs codes miniers — comme le Niger l’a fait en reprenant ses permis d’uranium —, les États doivent répondre à la question la plus concrète : qui financera leur acquisition ? Le Mali n’y a pas encore répondu publiquement pour Kobada. C’est cette réponse, plus que le pourcentage inscrit au décret, qui déterminera ce que l’actionnariat local vaut réellement.








