À peine le Grand barrage de la Renaissance inauguré, le 9 septembre 2025, l’Éthiopie a annoncé son intention de construire trois nouveaux barrages hydroélectriques sur le Nil bleu : Karadobi, Mandaya et Beko Abo. Addis-Abeba les présente comme nécessaires à ses besoins énergétiques ; Le Caire y voit la poursuite d’une politique de décisions unilatérales sur un fleuve qui fournit environ 85 % des eaux atteignant l’Égypte.
Trois barrages de plus sur un fleuve sous tension
L’annonce éthiopienne intervient moins d’un an après l’achèvement du Grand barrage de la Renaissance (GERD), présenté comme le plus grand ouvrage hydroélectrique d’Afrique, inauguré après quatorze ans de travaux par le Premier ministre Abiy Ahmed.
Pour Addis-Abeba, la logique est la même que celle qui a porté le mégabarrage : répondre à une demande intérieure d’électricité en forte croissance et dégager des excédents exportables vers les voisins, l’hydroélectricité étant érigée en pilier du développement et de la diplomatie économique éthiopienne. La logique n’est pas propre à Addis-Abeba : du barrage de Po-Kapro au Burkina Faso aux interconnexions régionales, l’ouvrage hydraulique est partout présenté comme un attribut de souveraineté.
Les trois sites annoncés — Karadobi, Mandaya et Beko Abo — figurent de longue date dans la littérature technique sur le bassin. Une estimation globale d’environ 10,5 milliards de dollars a été rapportée lors de l’annonce, mais il s’agit d’un ordre de grandeur associé à une phase de planification, non d’un financement sécurisé. Les capacités annoncées restent susceptibles d’évoluer.
Pour l’Égypte, une équation hydrique déjà tendue
Le Nil constitue la principale source d’eau douce d’un pays de plus de 110 millions d’habitants concentrés sur une étroite bande fertile en plein désert. La disponibilité en eau y est déjà d’environ 600 mètres cubes par habitant et par an — bien en dessous du seuil de pauvreté hydrique fixé par l’Organisation des Nations unies à 1 000 mètres cubes.
Deux chiffres proches circulent et méritent d’être distingués. Le Nil bleu fournit environ 85 % des eaux qui atteignent l’Égypte, selon la presse d’État égyptienne. D’autres sources retiennent que les eaux des plateaux éthiopiens représentent dans leur ensemble 86 % de l’eau consommée en Égypte, le Nil bleu seul comptant pour 59 % du débit du Nil.
« La construction de trois autres barrages peut priver l’Égypte de son quota pendant trois à quatre ans, ce qui produirait une sécheresse et une famine », avance l’ancien ministre égyptien de l’Irrigation Mohamed Nasr Eddine Allam, cité par Al-Ahram Hebdo. C’est un scénario maximaliste, qui reflète l’ampleur de l’inquiétude au Caire faute d’études techniques publiques sur les projets annoncés.
Il faut le dire nettement : rien ne permet d’affirmer que ces trois barrages réduiront nécessairement et durablement le débit vers l’Égypte. L’impact dépendra du rythme de remplissage, des modalités d’exploitation et des conditions hydrologiques — trois variables aujourd’hui inconnues.
La méthode, plus que les ouvrages
Au-delà des barrages eux-mêmes, c’est la méthode qui cristallise le différend. Depuis le lancement du GERD en 2011, l’Égypte reproche à l’Éthiopie de privilégier le fait accompli au détriment de la négociation avec les pays en aval.
Les multiples cycles de pourparlers — sous égide américaine, de l’Union africaine ou des Émirats — n’ont jamais abouti à un accord contraignant sur le remplissage et la gestion des ouvrages éthiopiens. Lors de l’inauguration du GERD, Le Caire avait adressé une lettre de protestation au Conseil de sécurité des Nations unies, qualifiant le barrage de « mesure unilatérale violant le droit international ».
Addis-Abeba oppose invariablement son droit souverain à valoriser des eaux qui prennent leur source sur son territoire, et souligne qu’un barrage hydroélectrique ne consomme pas l’eau mais en régule le passage — l’impact réel se jouant dans les phases de remplissage des retenues.
Du GERD à la gouvernance de tout le bassin
C’est le vrai déplacement que produit cette annonce. Pendant quinze ans, le contentieux s’est concentré sur un ouvrage unique, avec l’idée implicite qu’un accord sur le GERD refermerait le dossier.
Trois barrages supplémentaires changent la nature du problème. Il ne s’agit plus de négocier le remplissage d’une retenue, mais la gestion coordonnée d’une cascade d’ouvrages sur un même fleuve, sur plusieurs décennies. Aucun cadre juridique contraignant n’existe pour cela entre les deux pays.
Cette absence est le vrai risque, davantage que tel ou tel mètre cube. Les grands projets d’infrastructure hydraulique et énergétique du continent se heurtent partout à la même difficulté : passer de l’ouvrage à la gouvernance, comme le montre le financement du barrage de Dogo-Bis au Bénin. Sur le Nil, l’enjeu est simplement qu’aucun des deux États ne peut se permettre d’avoir tort. Le dossier reste hautement contesté, politiquement et juridiquement, et les positions exposées ici doivent être lues comme celles de leurs auteurs respectifs.